Une décennie d'errance
UNE DÉCENNIE D’ERRANCE
1971-1980
« Paul est
aussi un aventurier au sens noble du terme, dans la mesure ou la succession des
épreuves prouve les mérites d’une vie et l’élection divine »
Marie-Françoise
Baslez
« Saint Paul – Artisan d’un monde
chrétien » p. 14
RETROUVAILLES
Commençons
par le début : Zazie n’a pas
grandie depuis notre première rencontre il y a tout juste un an. Elle a seulement un peu vieillie. De plus,
elle n’est pas ma copine (elle n’a que one ans ; j’en ai 17). Mais elle
est devenue ma petite amie de cœur depuis que j’ai fait sa connaissance en
lisant ses aventures, relatées par le génial Raymond Queneau dans « Zazie
dans le métro ».
Sa mère le sait et
elle me la confie pendant qu’elle vit sa vie de femme volage, en prétendant que
je suis son demi-frère – ce qui est faux, mais implique que je fasse une
révision complète de mon arbre généalogique.
Donc, nous revoilà
tous les deux, par cette molle soirée de février 1971. Zazie vient de finir le
cornet de marrons chauds que je lui ai offert à la sortie du métro
Saint-Germain des Prés (direction Bagneux). Cette fois-ci, Zazie a finalement
réussie à prendre le métro ! La nuit est tombée quand nous arrivons Place
Furstenberg. Il y a même un peu de neige. Donc Zazie et moi pressons le pas.
Nous allons voir l’exposition des dernières toiles d’Henri Michaux – ce
fabuleux poète-peintre. Ce sont exclusivement des encres jetées sur le blanc
limpide des toiles ; çà et là, au hasard, mais avec une énorme énergie.
Cela fait bizarre de
retrouver la Place Furstenberg (la plus petite place de Paris), là où mon frère
et moi allions au catéchisme étant enfants. Là où, parait-il, les logements
donnant sur la Place (qui jouxte l’Eglise Saint-Germain des Prés) sont les plus
chers de Paris. Mais impossible de se garer là, ce qui décourage les investisseurs.
La galerie qui
expose les œuvres de H.M. est située dans une petite rue adjacente. Elle
s’appelait autrefois « Galerie du Point Cardinal » et Michaux en
était l’artiste-phare. La galerie n’existe plus à présent.
J’aime bien ce nom, « Point Cardinal », car Michaux fut un point
cardinal dans ma vie. Comme lui, j’ai beaucoup voyagé, et voyagé seul, très
jeune. Mieux, je me suis expatrié en Amérique, en Asie, en Europe (mais
toujours avec un billet de retour sur Paris !!).
C’est vrai que ça
fait un peu bizarre cette histoire de voyage en solitaire, comme me le
fait remarquer Zazie ; mais ça tient beaucoup à nos histoires de famille.
Quand la mère de Zazie trouve un jules, alors « la famille ça compte plus pour elle ». Zazie a le blues et,
comme je l’aime, cette fois je vais l’emmener en voyage – pour éviter moi aussi
la solitude.
Nous voici, à présent
devant la galerie, scintillante de lumière car c’est le vernissage. Michaux est
là, debout au milieu d’un petit groupe de gens ; il tient des propos
apparemment aimables à une jeune admiratrice. Lui qui était grand et élancé (il
se surnommait lui-même « l’homme mince »,
le voilà maintenant tout petit (l’effet de l’âge, naturellement). Seul signe
distinctif, une toque d’Astrakhan.
Zazie me presse d’aller à sa
rencontre, mais je suis trop timide. En fait j’aimerais par-dessus tout qu’il
m’offre une de ses toiles ; mais elle coûtent 1.500 euros pièce. Le
célèbre écrivain Ernst Jünger a remarqué que Michaux devait se faire de
confortables fins de mois avec ses encres –et sans se donner beaucoup de peine.
Un critique, plus perfide, a écrit sur le Livre d’Or : « Vous en faîtes des kilomètres comme
ça ? »
Ni moi, ni Zazie ne nous préoccupons
de ces propos malveillants. Naturellement, Michaux se contente de balancer de
l’encre noire sur les canevas, mais il doit les finir au pinceau. Et je ne
trouve pas son travail répétitif ; pas plus que le « dripping »
de Jackson Pollock qui se contente de se balader pied nu sur les canevas en faisant
s’écouler les couleurs grâce à des petits pots de peinture percés de trous.
De toute façon, l’homme mince doit
bien gagner sa vie comme tout le monde. Et puis, j’apprendrai plus tard qu’il a
vécu dans la dèche la plus grande partie de sa vie ; et qu’il a perdu sa
femme adorée, en 1948. Sa chemise de nuit a pris feu au contact d’un poêle mal
installé et qu’elle a été brulée au troisiéme degré. Elle mourut, après des
semaines de souffrances, sur un lit d’hôpital. Michaux lui a consacré un
déchirant poème, « Nous Deux
Encore ».
Mais, avant ce drame, il a pu
beaucoup voyager. Et cela en prenant des engagements comme matelot sur des
cinq-mâts vers les Indes et l’Amérique du Sud, dès 1920. Tout comme moi, je
prendrai un « Low Cost » pour Bombay dès 1971.
Les Indes ! « Pays sur
lequel il écrit trop vite, dans l’excitation et la surprise d’être touché à ce
point » (H.M. 1931).
Mais le choc est en réalité terrible.
A peine atterris à l’aéroport de Bombay et emmenés en taxi vers le centre-ville,
il faut traverser d’infâmes bidonvilles et toute une population de SDF et de
mendiants, qui vivent dans des huttes de tôle et de boue séchées, parfois même
dans des bouts de pipe-line abandonnés. Comme le dira, des années plus tard, la
femme d’un ami proche, « Ce n’est
plus un voyage, c’est un cauchemar ». Et il y a 150 bidonvilles autour
de Bombay.
Pourtant, le centre-ville de Bombay
est tout de même moins épouvantable que la banlieue. On reste impressionné par
les immeubles victoriens, la perspective du bord de mer, le chatoiement des
saris au cœur des foules compactes… Malgré tout, je propose à Zazie de repartir
à l’aéroport et de prendre le premier avion pour Paris ; mais elle
refuse : nous avons dépensé toutes nos économies et qu’allons-nous faire à
Paris ?
L’autre problème, c’est que nous
arrivons en pleine mousson. En juin, la moiteur est absolument infernale. La
température atteint les 40 degrés.
Notre train pour Bénarès (la ville
sainte des Hindous sur le Gange) est complet pour la semaine. Nous devons
attendre cinq jours pour avoir une place et « pratiquer », comme le conseille l’auteur indien Dom Moraes, « l’art d’attendre, qui est en Inde
indispensable aux voyageurs. »
Le cauchemar se poursuit le jour du
départ. Les wagons sont souvent pleins au double de la capacité réglementaire.
Heureusement, et par miracle, nous voyageons en 1ère classe (qui
reste très bon marché). Mais il est arrivé que nous soyons forcés de voyager en
3ème classe. La technique consiste alors à s’asseoir sur un
marchepied du train (qui roule à 40-50 km heure) et à utiliser son sac à dos
comme contrepoids pour éviter de tomber en avant. Autre technique, enseignée
par un routard : tendre un hamac de part et d’autre des lits superposés.
On surplombe ainsi la foule compacte des voyageurs qui sont forcés de rester
debout tout le long de leur trajet ! Parfois des heures durant ! Et
collés les uns aux autres !
A bord, on mange des pakhoras
(beignets de pomme de terre) et du riz-dahl (lentilles) que nous apporte sur de
grands plateaux le contrôleur. Le paysage se déroule sous nos yeux, mais, à
perte de vue, il n’y a que de l’eau. La mousson du Sud-Ouest, particulièrement violente
cette année, a inondé de pluies torrentielles, toute la région. Nous ne pouvons
avancer que parce que le train roule sur un talus élevé. Nous arrivons enfin à
Bénarès où aucune rue n’est goudronnée. Les rickshaws – ces carrioles
propulsées par une bicyclette – ne peuvent rouler dans les rues boueuses. Le
conducteur doit tracter l’engin à la force de ses bras, et il doit faire des
efforts insensés pour nous amener au premier petit hôtel venu ; où, par
chance, nous trouvons deux chambres indépendantes.
Zazie remarque que les clients (tes)
des rickshaws sont en majorité de grosses bobonnes chargées de paquets que le
rickshawman doit traîner, pour une somme misérable, à leur logis. Il y a un
côté indécent à ce spectacle : d’un côté les grosses bobonnes et leurs
énormes paquets ; de l’autre, le convoyeur, maigre comme un détenu de
Buchenwald. Leur espérance de vie est minime et ils meurent souvent d’une très
grave inflammation de l’estomac, tellement la charge qu’ils traînent est
épouvantable et pèse sur leur abdomen.
A Bénarès, il fait tellement chaud
que notre première visite n’est pas d’aller voir les ghats : les berges du
Gange où tout hindou doit être incinéré. Interdiction formelle de photographier
la crémation en cours. Un Indien me le signalera violemment, indigné par ma
tentative de prise de vues.
De toute façon, la première priorité
n’est pas, je le répète, d’aller visiter les ghats ; c’est d’aller rendre
visite au tailleur local pour qu’il me confectionne des pantalons et, pour
Zazie, qui garde son « bloudjinn » (comme elle dit), des chemisiers
en coton. La chaleur est tellement épouvantable qu’il faudrait plutôt se
balader en maillot de bain ; mais, avec la confection du tailleur, en
coton ultra-mince, on a l’impression de se balader tout nu, tellement le
costume est transparent !
Seul véritable réconfort, ces petits
gamins qui déambulent dans les rues avec des plateaux pleins de tasses de thé
au lait. Pour quelques centimes, on a droit à une petite tasse en terre cuite
que l’on brise, une fois le thé bu. La tasse n’a aucune valeur ce qui, au vu de
la pauvreté généralisée, est assez bizarre. Mais on n’est pas à une
contradiction près, en tout cas pas en Inde : les grosses bobonnes et
leurs paquets contre le reste de la population aux visages émaciés (par la
faim, je suppose). Et, là, une digression s’impose :
Je repense à ces cinq gamins qui nous
observaient, avec une envie non dissimulée, pendant que nous dinions, ma mère
et moi, dans un petit restaurant de Calcutta. C’était lors de ma Coopération,
en 1977. Depuis la baie vitrée, je les voyais saliver. Si j’avais été aussi
« intelligent » que je l’espère être devenu plus tard, j’aurais dû
commander cinq Nan Parathas (sortes de grosses crêpes fourrées au fromage) et
cinq Lhassis (le milk-shake indien ») pour ces gosses. C’était pire que
dans le plus sombre roman de Dickens et je m’en veux, à ce jour, de ne pas
avoir fait ce geste.
Il ne me reste plus qu’à aller
travailler pour l’UNICEF ou la FAO, tant la question de la faim, en particulier
celle des enfants et de leurs mères est préoccupante ; sauf, évidemment,
dans nos sociétés « développées » où l’on ripaille allègrement. Avec
des populations marquées de l’opprobre « de l’éternelle imbécillité humaine, de l’éternelle goinfrerie, de la
bassesse de l’instinct érigée en
tyrannie - des pudeurs, des vertus, du patriotisme - de l’idéal des gens qui ont bien dîné ». Une remarque qui vaut
Prix Nobel de Littérature pour M. Catulle Mendès, de qui je tire cette
citation.
Il est effectivement plus facile de
parler, le ventre plein, de la faim dans le monde.
Alors que, par ailleurs, comme le
proclame (et le prétend) ce stupide écrivaillon, Yuval Noam Harari :
« On a plus de chance de mourir
d’obésité que de mourir de faim. » Une visite en Inde s’impose de
toute urgence pour lui.
Après Bénarès, Katmandou, charmante
petite cité médiévale, sans misère apparente. Le plus agréable, pour Zazie et
pour moi, est de se promener dans les ruelles de la ville, au son de
l’harmonium d’un musicien de quartier et à la lumière des lampes à pétrole.
Katmandou est situé à l’extrémité de
la Route des Indes, là où se retrouvent tous les hippies du monde, car les
drogues douces sont en vente libre. Zazie me met en garde contre les gâteaux au
hashish et les puddings à la marijuana ; mais je rétorque à cette petite
écervelée qu’il y a bien des tartes au pavot ; et je commande derechef un
gâteau et un pudding. De retour à l’hôtel, j’entre dans une sorte de transe. Je
passe la nuit à tenter de ramper vers les toilettes qui sont situées au dehors
de la chambre, et je me demande (complètement drogué) si je ne vais pas
m’introduire dans la chambre de Zazie pour la jeter par la fenêtre. Heureusement,
au matin, ça se calme…
Nous louons une grosse moto (une
Honda 175) pour remonter vers la frontière du Tibet (dont la visite est alors
prohibée par les Chinois). La route est encastrée entre de hautes collines et
j’ai un curieux pressentiment : je me dis qu’un jour j’escaladerai ces
collines pour explorer l’intérieur du pays ; et c’est précisément ce que
je ferai quelques années plus tard…
En revenant vers Katmandou, la moto
tombe en panne. Nous allons finir le trajet dans un vieux bus archibondé, la
moto dans l’allée centrale. Puis, le lendemain, nous prenons un vol pour Patna,
ville située sur la voie ferrée reliant Delhi à Calcutta.
Nous prenons un train de nuit. Je
croyais avoir prévenu le contrôleur de nous réveiller à Lucknow pour opérer un
changement vers Agra, mais le type oublie complètement et, lors du contrôle des
billets, on s’aperçoit que nous sommes en route vers Delhi et que notre billet
n’est pas valable. Nous avons beau expliquer qu’il y a un malentendu, la bureaucratie
indienne, omniprésente depuis la conquête britannique, nous force à descendre
en rase campagne dans une station paumée de l’Uttar Pradesh ; au loin il y
a un village et le bruit court que des visages pâles sont présents dans la
station qui ne dispose que d’un édifice minable. Nous sommes bientôt entourés
de curieux, de chiens, de chèvres et de chameaux.
Zazie s’est
mise à lire un bouquin - L’Etre et le
Néant de Sartre – lecture que Louis Malle qualifie de « distanciation brechtienne »
pour une fillette de 11 ans !? ; tandis que j’essaye de me concentrer
sur « L’Homme Sans Qualité »
de Robert Musil – un roman qu’il ne finira jamais ; et que je ne finirai
jamais. Six heures d’attente dans la fournaise indienne, avant un nouveau
train. Nous arrivons en fin de soirée à Agra, site du Taj Mahal.
Le fabuleux
monument de marbre blanc, dont l’intérieur est serti de pierres semi-précieuses
vaut non pas seulement la visite, mais le voyage. Le Taj Mahal est la huitième
merveille du monde et l’on ne peut s’en rendre compte qu’en l’observant
« de visu ». Zazie et moi sommes tellement admiratifs que nous allons
nous reposer sur un monticule qui fait face à l’édifice, à ses canaux et à ses
jardins. La quiétude, malgré les nombreux visiteurs, est absolument totale.
De retour en
ville, Zazie et moi allons diner dans le petit restaurant de l’hôtel. Sans m’en
rendre compte, je prends un plat extraordinairement épicé. Pendant la nuit qui
suit, je ressens de terribles douleurs à l’estomac qui empirent encore au
matin. Je demande à Zazie de me trouver un rickshaw de toute urgence pour
m’emmener à l’hôpital.
Dans le
centre médical où j’atterris, il y a une file d’au moins trente personnes mais
les infirmiers, en voyant que je tiens à peine debout et que je souffre
horriblement, m’extraient immédiatement de la file pour me conduire au grand hôpital
universitaire de la ville.
Je suis installé
dans un immense dortoir d’au moins 200 lits. La salle, malgré la moiteur
extérieure, est aérée, car d’immenses vasistas, situés de part et d’autre de la
pièce laissent entrer l’air et, avec lui, un peu de fraîcheur. Tous les patients
viendront voir le « Blanc ».
Mon estomac
est terriblement gonflé. Si on le touche, même légèrement, je ressens une
terrible douleur. Le médecin-chef, accompagné d’une nuée d’étudiants, leur
explique doctement ma situation, sans se soucier aucunement de ma personne. Il
diagnostique une appendicite et annonce qu’il va falloir m’opérer. Je refuse
avec la dernière énergie et demande qu’on appelle mon ambassade.
Il n’insiste
pas et passe au lit suivant où le patient (un conducteur de rickshaw) souffre
de la même pathologie que moi ; mais en beaucoup plus grave. Il va mourir
24 heures plus tard…
Il va de soi
que, lors de ces trois jours d’hôpital, on ne me donne rien à manger et très
peu à boire. Le 3ème jour, mon estomac s’est complètement désenflé
et, pour mon départ, l’interne de service me donne un grand verre de lait de
chèvre à boire. J’en ai encore le goût dans mes papilles.
Je rejoins
Zazie à l’hôtel et nous préparons nos valises ; puis départ pour la gare
en direction de Jaipur et Udaipur, dans le Rajasthan. Commence alors la partie
proprement « touristique » du voyage car, l’Ouest et le Sud de l’Inde
sont moins industrialisés et moins pollués que le Nord et il y a moins de
misère.
Jaipur est
la « ville rose ». On y admire le « Palais des Vents »
(Hawa Mahal) ; un palais qui n’est qu’une façade décorative avec fenêtres
à claustra qui permettent aux femmes du harem de regarder dans la rue sans être
vues. Udaipur est surtout notable pour le palais du Maharajah, aujourd’hui
hôtel de luxe situé au centre d’un lac. Puis Goa, Trivandrum, Cochin, dont je
ne me souviens que des magnifiques plages de sable et, de Cochin, les immenses
filets de pêche.
Seule
anecdote mémorable : à Cochin nous pouvons loger sur une île, qui est en
fait un immense cours de golf avec un hôtel au centre ; mais nous
apprenons qu’il y a une grève des transports et nous devons quitter
précipitamment la ville pour Bangalore (la « Silicon Valley » de
l’Inde) et remonter, vaille que vaille, sur Bombay, prendre notre vol pour
Paris.
C’est là,
dans ma ville natale que nos chemins se séparent.
Zazie
prépare son entrée en 5ème tandis que je m’apprête à partir étudier
aux Etats-Unis.
Zazie
(Catherine Demongeot) deviendra plus tard institutrice.
Je
deviendrai écrivain.
CLEANING WINDOWS
C’est dans
un vacarme assourdissant que commence mon périple vers le Nouveau Monde. Je
viens d’embarquer dans un Boeing 747 de la Pan Am, pour ce qui ressemble à un
baptême de l’air. L’énorme avion (tout récemment mis en service) doit mettre
plein gaz pour pouvoir décoller et la carlingue vibre tellement que l’on craint
que les tôles du fuselage ne se détachent et, qu’en fait, nous soyons
prisonniers d’un énorme puzzle qui ne va pas tarder à tomber en pièces.
Heureusement, au soulagement général, l’avion décolle.
Arrivés à
New York (il n’y a pas alors de vol direct sur Washington DC, où se trouve mon
université), le tarmac est rempli de reporters-photographes. En fait, à bord du
Boeing, se trouve la première délégation chinoise, préalable à la visite du
Président Nixon en Chine, en 1972 (nous sommes fin 1971) et c’est un événement
historique.
Le bus
m’emmène, à la nuit tombée, à Grand Central, la station ferroviaire géante de
New York. Je prends mon billet pour Washington DC et, première vision de la
puissance technologique du pays, j’aperçois, par la vitre du train, un panneau
lumineux vantant les mérites d’une firme nommée « Control Data »
(Contrôle des Données) ; une société fabriquant des logiciels, comme il
n’en existe nulle part au monde.
A l’American
University (mon « Alma Mater »), je suis entièrement pris en charge ;
à savoir que je loge et je prends tous mes repas sur le campus. Le
logement-étudiant est un petit building blanc, situé un peu à l’écart des
salles de classe ; et les chambres ressemblent aux cabines de 3ème
classe d’un paquebot.
La chambre
est assez étroite (nous sommes deux à y loger) et la nourriture du Resto-U est
terriblement fade. On n’y sert que des légumes et des hamburgers bouillis. Par
contre, le Coca-Cola et le Fanta coulent à flot.
Le lendemain
de mon arrivée, je visite le Salon de l’Etudiant organisé par l’Université ;
où chaque département explique sa fonction propre. Je voulais m’inscrire en
sociologie, mais il n’y a pas de département pour cette matière à AU (American
University) ; si bien que je m’inscris, sans trop savoir pourquoi, en
Anthropologie culturelle. Puis, je me mets à la recherche d’un job étudiant.
J’apprends qu’en tant qu’étudiant étranger, je n’ai le droit de travailler que
20 heures par semaine et sur le campus seulement. Par chance, je dégote un
petit job à la Bibliothèque de l’Université, comme « book shelver »,
en charge de la remise en place des livres laissés sur les tables. Il est
interdit de les ranger soi-même pour éviter les erreurs de placement et la
confusion générale.
Comme mon
père me paye mes études, je peux garder l’argent du job pour financer un voyage
en Amérique du Sud, l’été suivant.
En
attendant, j’assiste à mes premiers cours. Mon anglais est correct mais pas
réellement courant. Tous les cours sont, évidemment, donnés en anglais et on
doit remettre ses « papers » (comptes-rendus de monographies sur
toute sorte d’ethnies) tapés à la machine. J’achète ma première machine à
écrire électrique, une « Brother » japonaise et je me mets au travail
sur les Cheyennes.
J’achète
aussi un transistor – détail important, car c’est en écoutant les nouvelles
jour après jour (et en ne les comprenant pas) qu’un soir de mars 1972, je me
mets à saisir toutes les phrases du speaker et que je deviens, du jour en
lendemain, totalement bilingue.
Le campus
d’AU est très agréable, avec une vaste pelouse devant les bâtiments
administratifs. Il y a une cafétéria et un vaste restaurant pour les soirées
étudiantes (« The Tavern ») où la bière légère coule à flot.
C’est dans
la cafétéria que je rencontre Ken Ayers. Je suis assis à une table et je vois
venir à moi un homme, grand et massif, la trentaine (il a en fait 28 ans), une
belle barbe, un nez proéminent et un regard d’aigle. Il s’adresse à moi et me
dit qu’il a appris par un ami que j’étais allé en Inde et au Népal à 17 ans.
Lui-même a été en poste six mois au Népal, pour le Peace Corps (la Coopération
américaine) dans un village proche de Pokhara, la 2ème ville du pays (en fait,
une grosse bourgade). Il n’a tenu que ces six mois ; car, privé de tout
contact avec le monde, il allait devenir fou. Mais le Népal l’a définitivement
marqué.
Ken va me donner,
tout le long de mon séjour, ce qu’aucune université ne peut donner ;
l’immersion dans la contre-culture américaine. Cela n’a pas grand’ chose à voir
avec le mouvement hippie (même si Ken y a participé) mais plutôt avec la
période beatnik (Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso, Laurence
Ferlinghetti). Il me fait connaître le grand poète de la côte Ouest, Gary
Snyder (le « Japhy Rider » des « Darmha Bums » de son ami
Kerouac) qui a longtemps vécu dans un monastère Zen au Japon et qui sait
traduire les poètes chinois et japonais (Basho, Han Shan).
Ken est
tellement marqué par le Népal qu’il se déplace toujours avec de lourdes
chaussures de montagne et, dans la poche arrière de son pantalon, une sélection
de haïkus japonais. Il n’a que faire d’une carrière, travaille comme
bibliothécaire à la Bibliothèque de Droit d’AU et loge dans un petit studio de S Street, en centre-ville –meublé de bric et de
broc, avec des planches posées sur de lourds parpaings, pour simuler sommier et
bureau, des lampes hétéroclites et une petite cuisine qui donne sur un escalier d’incendie (d’où l’on peut
descendre dans la rue en cas de sinistre) et où on s’installe sur une petite
plate-forme pour siroter une bière en écoutant « Blue Sky », le titre
rock et romantique des Allman Brothers Band.
Ken mourra
d’une sévère pneumonie dans un hôpital de San Francisco, en 2021, et sa mort
marquera la fin de notre profonde amitié.
Je passe à présent
sur mes désastreuses colocations –ayant abandonné l’idée de continuer à vivre
dans l’exiguïté et la promiscuité de mon logement étudiant. L’une d’elles dans
une immense pièce que je partageais avec un Iranien qui passait son temps à
faire du poulet frit et préparait un doctorat en Education Physique (!).
L’autre dans un agréable deux-pièces situé dans une rue bordée d’arbres ;
avec une enfilade de maisons que je contemplais depuis ma fenêtre.
Dans l’une
d’elles vivait le journaliste Seymour Hersh (dont la fille de 19 ans était mon
amie). Hersh était devenu célèbre pour avoir révélé en 1970 le massacre de My
Lai, où l’armée US avait assassiné 347 civils sud-vietnamiens, prétendant avoir
affaire à des Vietcongs, le 16 mars 1968. La révélation de l’affaire contribua
grandement à la désillusion du peuple américain envers la Guerre du Vietnam et
Francis Ford Coppola immortalisa la scène du massacre dans son célèbre film,
« Apocalypse Now ».
Début 1972,
un de mes professeurs, me croisant sur le campus, m’annonce que j’ai obtenu une
bourse –ce qui signifie que mon père n’a plus à payer la « tuition »,
les frais universitaires qui sont très élevé aux USA. Il est vrai que je suis
très apprécié dans le département d’anthropologie et que j’ai été par deux fois
invité à des séminaires, alors que je ne suis qu’un « freshman » (un
étudiant en première année). L’un à Harper’s Ferry en Virginie, scène d’une
célèbre révolte d’esclaves. L’autre à Toronto, au Canada, sous un terrible
blizzard. En retournant de cette dernière ville, je me souviens surtout des
« TV Dinners » (Plateaux-Télé), des repas surgelés avec entrée, plat
et dessert que l’on mangeait sans perdre de vue la télévision.
Je me suis
gardé, jusqu’à présent, de parler de mes rapports avec les femmes et de mes
démêlés avec les homosexuels.
Ma sexualité
(mon attirance pour les femmes) s’est éveillée vers l’âge de 15 ans, lors d’un
séjour linguistique en Espagne. Mais mon premier rapport sexuel le fut à 18
ans, aux USA., et ce fut un désastre, m’étant entiché d’une femme complètement
alcoolique qui me fit souffrir le martyre durant les deux mois que nous
passâmes ensemble.
Quant aux
« gays », jeune gamin je les attirai déjà et j’avais relativement
souvent affaire à des pédophiles qui se collaient contre mon dos dans les
métros bondés, pour se masturber. L’un d’eux m’attira même chez lui pour me
montrer des photos de jeunes garçons en érection ; et, voyant mon manque
de réaction, me jeta dehors de peur d’être dénoncé comme pédophile.
Quoiqu’étant
totalement hétérosexuel, je dois reconnaître que l’homme, tout hétérosexuel
fût-il, à des tendances homosexuelles (mais sans jamais de passage à l’acte
dans mon cas). Et ici je souscris à la thèse de l’écrivain anglais John Fowles
qui analyse ces tendances comme étant dues à une « frustration sexuelle
exacerbée ».
Le
personnage principal de son roman « s »
(Le Mage), Nicholas, vient habiter dans une île grecque, entre 1951 et 1952,
pour enseigner l’anglais (tout comme Fowles dans la réalité). Les femmes sur l’île
étaient d’origine albanaise et totalement dénuées de charme.
Et Fowles
écrit alors : « J’étais
beaucoup plus attiré par les jeunes garçons, gracieux mais dotés d’une forte
personnalité (…) . J’avais des moments ‘Gidiens’ (d’André Gide, l’écrivain homosexuel
français). Pourtant, je n’étais pas
homosexuel, mais je pouvais comprendre qu’être homosexuel avait ses
consolations. »
Mais laissons
de côté à présent la sexualité, qui n’a occupé qu’une place mineure dans mon
existence.
En juin
1972, en fin d’année universitaire, je constate que j’ai économisé assez
d’argent avec mon job à la bibliothèque d’AU pour réaliser ce voyage en
Amérique du Sud. Je décide de partir pour Lima, au Pérou, pour descendre, par
la Bolivie, vers le Chili. De là, je gagnerai Buenos Aires, en Argentine, puis
Rio de Janeiro, au Brésil, d’où je prendrai mon vol de retour pour Washington
DC. Je parle alors couramment l’espagnol.
Pour mon
départ, j’ai choisi un vol par la Braniff Airlines sur Lima. J’ai sélectionné
cette petite compagnie car les fuselages de leurs appareils sont couverts de
peintures psychédéliques, tout comme l’avion de Janis Joplin, la grande
pasionaria du rock américain.
Lima est
sans intérêt. Il n’y a à visiter que le petit musée de l’or et la place
centrale, de style colonial. C’est en prenant la route du Sud vers Arequipa, la
seconde ville du pays, puis en remontant en train vers Cuzco et le Machu-Picchu
que le voyage prend tout son intérêt. De Cuzco, me frappèrent surtout les
ruines des murailles cyclopéennes, semblables à celles de Mycènes, en Grèce.
Mais c’est évidemment le Machu-Picchu qui reste l’un des grands moments du
voyage. Perché à 600 m de hauteur et surplombant le fleuve Urubamba, ce sont 13
km2 de terrasses et de constructions et plus de 3.000 marches reliant ces
structures qui s’offrent au regard du visiteur. Le site ne fut pas découvert
par les conquistadores, mais par un explorateur américain, Hiram Bingham, en
1911.
De Cuzco, il
est facile de se rendre en Bolivie, l’Etat voisin. Notre train passe aux abords
du lac Titicaca, le lac le plus élevé au monde (3.810 m d’altitude), et du
Temple du Soleil. Puis c’est La Paz, une ville perchée à 3.660 m d’altitude,
dans une ancienne caldeira ; le seul souvenir que j’en conserve est de
m’être fait virer du restaurant de l’ambassade américaine par un agent de la
CIA qui me soupçonnait, moi et un autre touriste qui m’accompagnait, d’être des
espions français !
Le
lendemain, 14 août, je pars vers le sud et Cochabamba, deuxième ville du pays,
où je suis immédiatement adopté par des étudiants qui m’invitent à une soirée
dansante. Le jour suivant, 15 août, fête de la Vierge Marie, ils m’emmènent
vers un lac immense, ceinturé de collines où les Indiens de tout le pays
tiennent des stands multicolores. Nous
nous baladons sur des pirogues et nous saoulons à la « chicha », une
boisson à base de maïs fermenté. Je suis
complètement ivre quand mes nouveaux amis me mettent dans un bus pour Sucre, la
minuscule capitale administrative du pays. Je passe une nuit en grelotant dans
ma chambre d’hôtel, malgré mon gros pull en alpaca (la laine du lama).
Départ
ensuite pour le Chili. Nous traversons le grand désert de sel, l’Atacama, puis
le train franchit les Andes et nous arrivons à Antofagasta, ville où il n’y a
strictement rien à faire qu’à descendre par la Pan American Highway
(l’autoroute intercontinentale) sur Santiago, capitale du Chili.
Nous sommes en 1972 et le leader socialiste, Salvador
Allende, est au pouvoir ; le putsch d’Augusto Pinochet n’aura lieu que
l’année suivante. La ville, du fait de l’embargo américain, est une ville
morte. Impossible de trouver un restaurant ouvert. Le seul produit que l’on
trouve en abondance sont les palourdes venant de Valparaiso, le grand port du
Chili, situé à proximité de la capitale. La ville s’anime le soir et les penas,
ces petits cabarets typiques du Chili font salle comble. On y chante des chants
révolutionnaires qui font revivre l’ambiance de mai 68 au Chili. Le terrible
drame du coup d’Etat de Pinochet frappera de plein fouet les mouvements étudiants ;
j’échappe à ce séisme politique et humain par pure chance car un certain nombre
de jeunes étrangers (surtout français), venus soutenir le gouvernement
socialiste d’Allende, vont disparaître en 1973 (voir à ce sujet le film de Costa
Gavras « Missing »).
Je ne reste qu’une semaine à Santiago, puis je me mets en
route pour l’Argentine voisine. Un court survol des Andes et je me retrouve à
Mendoza ; d’où je prends un train pour Buenos Aires qui est véritablement
le Paris de l’Hémisphère Sud : il y a quantité de théâtres, de cinémas, de
cabarets, et il est très facile de se lier d’amitié avec les Argentins, grands
amoureux de la culture française.
Enfin, ultime étape, Rio de Janeiro, au Brésil. Le site est
exceptionnel mais la ville en elle-même est assez quelconque ; et, comme
c’est l’hiver austral, on ne peut même pas se baigner à Copacabana. Une
dernière semaine inintéressante, puis retour aux Etats-Unis. Mais, arrivé sur
place, je dois faire face à un imprévu. En effet, mon colocataire m’informe que
je dois déménager dans les quinze jours, car il a trouvé une fille avec
laquelle il veut vivre. J’ai seulement deux semaines pour quitter les lieux.
Autre déconvenue, je reçois une lettre de mon père me disant
qu’il a de gros problèmes d’argent et qu’il ne peut plus financer mes études.
Heureusement j’ai cette bourse qui paye ma « tuition » jusqu’à ma
licence. Néanmoins, je me rends compte que je ne gagne pas assez d’argent avec
mon job à la bibliothèque d’AU et qu’il me faut 30 heures de travail par
semaine pour payer les frais de logement et de nourriture. Je me rends au
Département d’Etat et réussis à convaincre un fonctionnaire de m’autoriser à
travailler ces fameuses 30 heures. Puis je retourne à l’Université et j’étudie
les tableaux où sont affichés les offres de logement et de travail pour
étudiants.
Je trouve un logement donnant sur Rock Creek Park, le grand
parc traversant la partie nord-ouest de Washington, et un job de technicien de
surface pour l’AHEA (American Home Economics Association) qui me paye environ
300 $ par mois pour 120 heures hebdomadaires.
C’est à cette date que je rencontre Diana, la fille
alcoolique dont j’ai parlé plus haut. Elle travaille comme secrétaire à l’Université
et vient de divorcer de son mari, un chanteur de rock n’roll. Notre liaison
commence quand elle me prend en stop sur Massachusetts Avenue, la principale
avenue de DC. Elle se terminera deux mois plus tard dans le chaos le plus
total. Heureusement, Ken s’arrangera pour me faire emménager dans l’appartement
d’un ami avocat. Diana, qui connait mes liens avec lui, viendra le voir pour
parler de ses problèmes ; et Ken lui dédiera un curieux poème disant qu’il
ne peut rien pour elle, « avec mes
mains calleuses ». Diana sera
ma première maîtresse, mais cette histoire me fera longtemps douter de
« l’idéal féminin ».
Cette épisode de ma vie privée coïncide avec un événement
public de première importance : le scandale du Watergate qui débuta le 17
juin 1972 avec l’arrestation de cinq hommes, pris en flagrant délai de
cambriolage du siège du Parti Démocrate dans l’immeuble du Watergate, un
luxueux complexe de bureaux et d’appartements donnant sur le fleuve Potomac.
Je ne vais
pas retracer l’histoire à rebondissement que fut le scandale du Watergate. On
se reportera au livre de Woodward et Bernstein, les deux journalistes du
Washington Post qui révélèrent l’affaire ; et au film de Alan J. Pakula,
« » - « Les Hommes du Président » ; mais l’ambiance aux
Etats-Unis –et en particulier à Washington où j’habitais- était électrique.
Chaque jour, le Post publiait de nouvelles révélations et les débats sur
l’affaire étaient télévisés à des heures de grande écoute.
Pour donner
une idée de l’ambiance, chaque fois que John Dean, le jeune avocat de Nixon,
qui l’accusait d’avoir menti et qui avait une mémoire photographique des
paroles (souvent obscènes) du Président ; chaque fois donc qu’il
intervenait, les clients du bar où j’allais prendre un verre avant de partir au
travail, applaudissaient à tout rompre ! Empêtré dans ses mensonges et
détesté par une bonne partie de la population, Nixon démissionna de ses
fonctions les 9 août 1974.
Malgré ce
scandale politique qui nous tint tous en haleine pendant 2 ans et malgré
l’épisode malheureux avec Diana, l’année universitaire 1972-1973 se déroula
sans événement majeur. Ma rencontre avec Alison va tout changer.
Alison, une
plantureuse rousse de 23 ans est la collègue et l’amie d’une fille qui
travaille comme fleuriste à Georgetown, le quartier chic de Washington, et qui
est devenue, courant 1973, la petite amie de Ken. Le 27 juin 1973, nous allons
fêter mon anniversaire dans le studio d’Alison, sur la 17ème rue, à
la lisière immédiate du ghetto de Washington.
Le soir
même, je couche avec Alison. Peu de temps après, nous déménageons dans un grand
deux-pièces situé dans son immeuble et nous décidons de partager strictement
les frais. Le fait de vivre dans la 17ème rue, quasiment en bordure
du ghetto, a pour conséquence que les loyers sont très faibles. Nous payons,
pour un logement spacieux et bien équipé, 120 $ par mois, sachant que la
nourriture est bon marché aux USA et qu’il y a un grand supermarché juste en
bas de chez nous. Alison travaille comme secrétaire à Amtrak, la SNCF
américaine. Nous avons donc deux revenus et un budget équilibré.
Là où Alison
va changer mon mode d’existence, du tout au tout, c’est quand elle me dit
qu’elle me trouve un peu trop casanier. « Et pourquoi, ne fais-je pas comme tout le monde et ne vais-je pas
visiter le pays en stop ? » A cette époque, faire du stop est
assez courant aux Etats-Unis et l’on vous prend souvent sur de longues
distances, parce que le mouvement hippie a laissé des traces, que la mentalité
des gens - des jeunes surtout- est très ouverte et que prendre des gens en stop
ne présente aucun risque particulier (mais cela ne vaut absolument pas pour les
femmes, il faut insister sur ce point). En fait les gens, les camionneurs
surtout qui font des centaines de kilomètres non-stop, ont besoin de compagnie.
Je suis en
peine de me souvenir des dizaines de voyages en stop que je fis, du Canada au
nord jusqu’à Key West au sud. Je voyage léger, avec un « Kelty », un
sac à dos à armature en aluminium où je peux fourrer quelques vêtements et mon
sac de couchage. Et je vis,
littéralement, « On the road »,
comme Jack Kerouac. Quand le soir tombe, je m’arrange pour que le conducteur me
dépose dans un endroit désert, en bordure de forêt généralement. Je m’enfonce
alors dans les bois, à l’abri des regards, et je trouve un coin d’herbe où
dormir à la belle étoile. Mes repas consistent à avaler des Mc Do, car les
McDonald’s s’échelonnent tout le long des autoroutes à 20-30 km de distance les
uns des autres.
Un mois
environ avant mon retour en France, fin mai 1974, Alison et moi nous séparons.
Cela fut fait sans difficulté particulière car nous n’étions amoureux ni l’un,
ni l’autre. Je quitte donc la 17ème rue pour m’installer dans une
chambre en location d’un immeuble qui avait appartenu au grand écrivain
américain, John Dos Passos. Dans cette vaste demeure, édifiée au 19éme siècle,
on trouve encore, dans les couloirs, des becs de gaz.
Ken, qui a
déménagé à Atlanta, quelques mois auparavant, vient me rendre visite à
Washington. Il m’accompagne à l’aéroport et me demande pourquoi je ne reste pas
aux Etats-Unis ?
« Parce que j’ai des responsabilités à prendre
à Paris », lui répondis-je.
UN AMOUR ORIENTAL
Le
lendemain, sur les exhortations d’Evelyne, je me réconcilie avec mon père. Tout
ce qui s’est passé la veille est sans importance.
Mon père,
dans sa jeunesse en Béarn, avait fait toute sorte de petits métiers :
charbonnier, bûcheron, berger ; avant d’être initié à la littérature par
des intellectuels qui fuyaient l’invasion allemande de 1940 et cherchaient à passer
en Espagne depuis Pau et le Béarn. A la Libération, muni de ce bagage, il avait
fait une brillante carrière à la radio, dans les années 50 et 60 ; avant
de fonder son agence de relations publiques et d’écrire, outre des ouvrages de
cuisine, d’excellentes biographies sur de grandes figures du 18ème
siècle français : Casanova, Restif de la Bretonne et Grimod de la
Reynière.
Il avait
divorcé de ma mère – de qui il avait eu deux enfants ; mon frère aîné,
Pierre et moi-même – en 1958 et celle-ci
s’était remariée avec un journaliste américain, Richard Le Blanc. Mais lors de
la tuberculose de ma mère en 1966, mon frère et moi fûmes séparés : Pierre
alla vivre avec mon père, tandis que je restais avec Richard.
Dès l’âge de
14 ans, dans un évident souci d’émulation, je demandais à mon père de me
trouver des petits jobs grâce à ses relations d’affaires. Comme lui, je compris
que j’allais devoir me faire à la force du poignet ; dans ces conditions,
demander de l’argent de poche était absurde : mon père s’occupait déjà de
mon frère et, de plus, je compris rapidement que je pouvais gagner plus
d’argent en travaillant qu’en « faisant les poches » de mon père.
L’année 1970, alors que j’étais en première à l’Ecole Alsacienne, je
multipliais tant de jobs que, des années plus tard, je fus crédité d’une année
de carrière à la CNAV !
Quant à ma
mère, après son divorce avec Richard, en mai 68, elle va vivoter, outre sa
pension alimentaire, de jobs de vendeuse dans lesquels elle excelle : elle
peut vendre n’importe quoi ; des articles de mode, des HLM voire même des
fleurs séchées ! En 1971, je quitte le logis familial pour les Etats-Unis.
Par un
curieux hasard, ma mère sera la cheville ouvrière de mon retour au Népal. En
effet, elle connaît une femme qu’elle a rencontré lors d’une grève de la faim
pour les sans-papiers et qui s’occupe, au Ministère des Affaires Etrangères de
sélectionner les aspirants coopérants pour l’Afrique et l’Asie.
Coup de
chance assez incroyable, elle a deux postes d’enseignant du français langue
étrangère disponibles au Népal. Je faillis bondir de mon fauteuil en
l’apprenant et je postule immédiatement pour l’un des postes, qui m’est accordé.
Fin juin, je
décolle pour le Népal. Mon collègue Patrick Cowan, retenu pour le second poste,
rate son avion et manque d’avoir des ennuis avec l’ambassade. Patrick a eu une
vie de voyageur assez mouvementée. Il a fait plusieurs fois la route des Indes
en 2CV, puis est parti voyager au Mexique et en Amérique centrale. Il apprend
sa nomination au Népal alors qu’il vient juste de débarquer au Panama sur sa
Honda 250. Grand, mince, avec une fine moustache, c’est une personne assez
séduisante, mais aussi assez tyrannique. Il doit avoir 32 ans, j’en ai 21. Nous allons partager une maison à
Katmandou, mais il établit une sorte de rapport de force entre nous, dû
essentiellement à notre différence d’âge, mais aussi de personnalité. Je suis
moins directif et surtout moins égotiste que lui. Si j’ai choisi
l’anthropologie culturelle comme matière principale à l’Université, c’est que
je m’intéresse, non pas à une seule culture, mais bien à toutes. Mes idées, mes
voyages, ma formation impliquent nécessairement cela.
C’est une
différence fondamentale, qui va marquer nos rapports pour deux ans. Mais à la
décharge de Patrick, il a un don inné pour l’adaptation et l’initiative. Dès
notre première semaine de vacances, il la passe dans un petit village isolé,
tout comme un ethnologue qui fait son « fieldwork » (travail sur le
terrain). Puis, il organise avec un professeur de l’Université des cours de
Népali ; et, enfin, il décide de s’initier aux tablas (les duos de
tambours utilisés en musique indienne classique). Ses intérêts culturels sont,
assez curieusement, à l’inverse de son caractère et nous finirons notre séjour
par une sorte d’amitié – en fait, une forme « d’esprit de corps ».
En parlant
du Népal, à présent, j’ai peur de me transformer en un tour operator rédigeant
un catalogue touristique ; et pourtant, nul autre pays n’est d’une beauté
aussi saisissante : il y a d’immenses collines couvertes de rizières et de
bananiers, des torrents majestueux, d’extraordinaires ponts suspendus ;
les pré-montagnes culminent à 5.000 m. Quant à la chaîne de l’Himalaya, c’est
purement et simplement sidérant tellement les montagnes sont imposantes, même
en les voyant de Katmandou, à 100 km de distance, il faut pratiquement se
tordre le cou pour apercevoir leur sommet.
Quant à la
vallée de Katmandou, la vallée « aux trois royaumes » (Katmandou,
Patan, Bhaktapur), c’est un joyau architectural inestimable, dont la moindre
parcelle est protégée par l’UNESCO. On n’a de cesse de se balader d’une ville à
l’autre, construites de mains de maître par les artistes newars – la caste qui
forme à ce jour l’ethnie culturelle la plus influente du pays (qui reste à 90%
agricole).
Le pays est
donc économiquement peu (ou pas) développé. Mais ce n’est pas pour autant un
Etat neutre. Tout au long de son histoire, il y a des exemples de guerres avec
la Chine (1792) et le Tibet (1854) ; et surtout une résistance féroce
contre les Britanniques de la part des gurkhas (1814-1816), la caste guerrière qui
vit dans la région des Annapurnas. A tel point que les Anglais, même s’ils
gagnent leur guerre, feront appel aux gurkhas pour les enrôler dans leur armée.
On a vu leur efficacité lors de la guerre
des Malouines, lorsque les guerriers gurkhas –munis de leur terrible khukri
(poignard à lame recourbée) - annihilèrent un bataillon de 1.000 soldats
argentins. Les casques blancs de l’ONU emploient de nombreux népalais et les
revenus (salaires, retraites) alimentent par taxation le trésor népalais.
L’autre
ethnie, mondialement célèbre, est celle des sherpas, qui vivent dans la région
de l’Everest. Il est douteux que Sir Edmund Hillary eut conquis ce sommet, en
1953, sans l’aide du sherpa Tenzig Norkay. Moi-même fut sauvé de l’amputation
de tous mes doigts de pieds par un sherpa. Après une nuit sous la tente lors du
passage d’un col redoutable, le Treshi Lapcha, situé à 6.000 mètres d’altitude,
mes pieds qui dépassaient de la tente avaient complètement gelés … Le sherpa se
dévêtit et frotta vigoureusement mes pieds contre son torse nu et réactiva
ainsi avec succès la circulation du sang.
Le Népal ne
peut, de fait, être découvert que par la randonnée pédestre (les
« treks »). Dès les premières vacances d’automne, je pars seul vers
le camp de base de l’Annapurna, en traversant le pays gurkha. Leur prospérité
est immédiatement visible : leurs maisons sont faites de murs en pierre
plate, surmontés de toits d’ardoise ; alors que les habitations du paysan
népalais sont faites de pisé, surmontés de toits de chaume. Mais le camp de
base n’a pas d’intérêt particulier ; on voit seulement les moraines, ces
masses de rochers rejetés par les glaciers qui fondent. Je rentre avec un sac à
dos solidement sanglé sur mes épaules. Je suis devenu « un véritable porteur népalais »,
comme je l’écris fièrement à ma mère.
Mais le
Népal ne serait rien sans ma rencontre avec Tara, une petite divinité newar,
ravissante et toujours vêtue de saris fabuleux. En fait, je ne la
« rencontre » pas ; elle assiste seulement à mes cours de
français le matin et elle est la dernière à quitter ma classe avec un « Au revoir, Monsieur » hautement suggestif.
Je suis un peu éberlué d’avoir gagné l’amour d’une fille aussi jolie. Mais qui
est réellement Tara ?
En faisant
des recherches dans le panthéon bouddhique, j’apprends que Tara est la déesse
protectrice des saints et des souverains. Dans la réalité historique, Tara fut
la « Tara verte », la compagne du roi du Tibet Srong-Tsan-Gampo (7ème
siècle), qui fonda Lhassa en 639 et introduisit le bouddhisme dans le pays. Le
roi fut déifié en tant qu’incarnation du Bouddha, Avalokitesvara, le Sauveur.
Tara fut donc l’épouse d’un homme qui fut à la fois saint et souverain, selon
son attribution divine.
D’ailleurs,
j’ai toujours considéré Tara comme la seule femme dans ma vie – une petite
divinité envoyée par le Ciel. Et j’écris cela 50 ans après notre malheureuse
séparation, due à des circonstances matérielles dont ni elle, ni moi, ne furent
responsables…
UN KALEIDOSCOPE DE VOYAGES
Juin
1977 : je viens de quitter Tara et je rentre en France par étapes. Tout
d’abord, je suis invité par un ami de mon père, un milliardaire indien, M.
Charat Ram, une des plus grandes fortunes du pays, qui possède un centre
culturel à Delhi, le Charat Ram Kendra. Apprenant que je suis des cours de
sitar (l’instrument de Ravi Shankar), il me propose de rester chez lui pendant
un mois et de prendre des leçons de sitar, gratuitement, dans son centre.
Le week-end,
chez Charat Ram, on joue, avec d’autres milliardaires, au bridge, à des
dizaines de roupies le point. Le bridge est un jeu qui se joue lentement et de
manière réfléchie. Mais, chez M. Ram, on joue de manière effrénée. Entre deux
plateaux de petits fours, servis par des domestiques, j’ai à peine fini de
classer mes cartes quand tout le monde (sauf moi) a fait son annonce.
Evidemment, je ne peux pas me concentrer et nous perdons systématiquement… Mais
Charat Ram couvre systématiquement nos pertes.
Je décide, à
la fin de ce mois, de prendre un vol direct pour Téhéran. J’évite l’Afghanistan
qui est en proie à une guerre civile larvée. Les Russes n’ont pas encore envahi
le pays ; ils le feront en 1979. J’avais toujours voulu visiter
l’Afghanistan, mais les conditions de voyage sont trop rudes et la situation
politique trop volatile.
A Téhéran,
où le Shah est toujours en place, il règne une pagaille indescriptible. On se
fait bousculer par les gens, surtout en étant des touristes. Le régime va vaciller
durant l’année 1978 et le Shah s’enfuir du pays en décembre 1979. J’assiste
donc aux derniers soubresauts d’un régime pourri, basant son pouvoir sur sa
police secrète (la Savak) et la torture généralisée ; avant l’arrivée de
l’ayatollah Khomeini.
Rester sur
place à Téhéran, même 24 heures, est insupportable. Donc, avec quelques
touristes, aussi traumatisés que moi, nous prenons un ticket de bus pour Istanbul,
en Turquie, qui part le soir même et nous nous abritons, loin de la foule
déchaînée, dans un petit square.
Après la
Turquie, je descends passer un mois en Grèce. Rien à signaler avant mon retour
sur Paris. Là, il faut tout recommencer.
Evelyne nous
prête, à ma mère et à moi, un appartement qu’elle possède dans le 16 éme
arrondissement. Puis, une amie australienne, qui rentre au pays, libère un
petit studio dans le 5ème, près de la rue Mouffetard, une longue rue
piétonne et commerçante.
Quant au
travail, j’adopte la méthode préconisée plus tard par le Président Macron ;
à savoir « qu’on peut trouver un
boulot en traversant seulement la rue ».
Je note les adresses des grandes agences de voyage (Havas, Club Med, Jet Tours,
etc.) et je vais systématiquement les voir, les unes après les autres. Comme
j’arrive les mains vides, sans même un CV, je me fais expulser de partout, sauf
de l’agence Explorator – la plus ancienne agence de voyages de randonnée et de
plongée, fondée en 1971- où leur principal accompagnateur est impressionné par
mes nombreux treks et ma connaissance du népali.
Le soir
même, je reçois un télégramme d’Explorator me demandant de les joindre de toute
urgence. Leur accompagnateur pour le Népal est tombé malade et il leur faut un
remplaçant (le voyage doit avoir lieu 24 heures plus tard) ... Je fonce à
l’Ambassade du Népal récupérer les passeports avec les visas ; puis chez
Explorator prendre les billets d’avion, de l’argent et les dernières
instructions. Le lendemain, à 6 heures du matin, je suis à l’aéroport d’Orly
et, 15 heures plus tard à celui de Katmandou.
Le trek pour
le camp de base de l’Everest est très facile. Nous partons, depuis un petit
aérodrome, à Lukla, puis, par un sentier très large, nous nous dirigeons vers
Namche Bazar, la « capitale » des sherpas. A la première halte, un
client veut faire une photo du groupe et recule de quelques mètres. C’est alors
qu’une motte de terre se détache sous son poids et le fait chuter d’une
quinzaine de mètres sur des rochers. Il meurt sur le coup.
Les porteurs
remontent le corps, sortent des bandelettes de leurs hottes et les enroulent
tout autour de l’homme. Ils veulent l’incinérer, mais je m’y oppose
formellement. Même si je ne suis pas un guide professionnel, je sais au moins
une chose : en cas d’accident mortel, les familles doivent absolument
pouvoir récupérer le corps. Je le fais ramener à Lukla et je téléphone, par un
téléphone de campagne, à l’Ambassade de France à Katmandou pour organiser le
rapatriement du mort sur Paris. Un bimoteur arrive le lendemain, au petit
matin, et le corps est placé en chambre froide à l’Ambassade de France, puis
ramené sur Paris. L’agence a été prévenue, ainsi que la famille du défunt.
Je rejoins
alors le groupe, à marches forcées, et le reste du trek se déroule normalement.
Mais, pendant le vol de retour sur la France, je suis très inquiet. Après tout,
je suis l’accompagnateur du groupe et on peut me poursuivre pour négligence.
Mais, à Explorator, on m’accueille comme un héros. La famille n’a pas porté
plainte et le patron de l’agence, Jean-Pierre Picon a téléphoné à mon père pour
lui dire que j’avais sauvé son agence. Ils risquaient en effet un procès
public, de lourds dommages et intérêts et la ruine de leur réputation.
Inutile de
dire que je deviens l’accompagnateur-vedette d’Exploraror : de 1978 à
1980, je vais accompagner environ 25 groupes et leur faire visiter pas moins de
7 pays : Tchad, Cameroun, Madagascar, Yémen du Sud, Népal, Grèce, Djibouti.
Il y a des voyages à accompagner toute l’année, en fonction des saisons, de la
situation politique, du carnet de commande ou des demandes spécifiques des
clients.
Ma prochaine
escale est Djibouti, ville donnant sur le vaste golfe de Tadjourah, et ancienne
« Terre des Afars et des Issas », colonisée par la France qui lui a
accordé son indépendance en 1979. Djibouti est la terre de Rimbaud et d’Henri
de Monfreid. Arthur Rimbaud venait décharger ses caravanes, depuis les hauts
plateaux d’Abyssinie, jusqu’à Obock, petite bourgade située dans le golfe de
Tadjourah face à Djibouti. Et De Monfreid y navigua sur un boutre (un chalutier
local) pour découvrir, « les Secrets de la Mer Rouge ». Enfin,
Joseph Kessel y écrivit « Fortune
Carrée ».
L’intérêt
d’Explorator pour Djibouti, c’est que Jean-Pierre Picon et un ami y créèrent
leur tout premier voyage, un voyage de plongée, car l’intérêt primordial de
Djibouti sont ses fonds marins et sa faune : mérous, requins, raies manta,
tortues de mer prolifèrent dans ses eaux.
Autre
intérêt de Djibouti : c’est le point de départ pour le Yémen, située au
sud de la péninsule arabique, (« l’Arabia Felix » des européens),
car, en 1978, il n’y a pas de vol direct Paris-Sana’a. L’avion atterrit à
Hodeidah, la cité portuaire du pays ; une ville moderne assez affreuse et
dénuée d’intérêt – mais à 30 minutes de vol de Djibouti.
Il faut s’enfoncer à l’intérieur du pays pour
découvrir les bourgades aux hautes tours de pisé et de pierres multicolores. Il
n’y a pas d’hôtel à proprement parler, mais des « foundouks », des
appartements situés à l’étage où les pièces sont couvertes de tapis et de
coussins ; et où l’on mange et où l’on dort.
Le triste
destin du Yémen actuel, déchiré par la guerre civile, ne peut faire oublier
qu’il fut le théâtre des exploits du grand explorateur anglais Wilfred
Thesiger, qui traversa le premier le Rub-al-Khali, le « Désert des
déserts », immédiatement après la Seconde Guerre Mondiale ; une
région reliant le Yémen au sultanat d’Oman, jugée infranchissable avant lui.
Les voyages
en Afrique d’Explorator (Tchad, Cameroun, Madagascar) font suite à des demandes
spécifiques de clients désireux, soit de faire un voyage de « découverte
minéralogique » ; soit d’aller visiter les réserves animalières du
Nord-Cameroun. La plongée à Djibouti se réserve sur catalogue.
C’est
l’occasion pour moi de découvrir l’Afrique Noire et la « Grande Ile »
(Madagascar). Seul, je n’y parviendrai pas : vivre à l’occidentale en
Afrique est extrêmement onéreux. Explorator me transforme quelque peu en
touriste, car les agences sur place s’occupent de réaliser les visites à bord
de Peugeot 504 ou en Land Rover. Je suis juste là pour vérifier que tout se
passe comme prévu.
En fait, le
voyage le plus intéressant et le plus riche d’enseignement n’est pas le voyage
le plus lointain, mais, paradoxalement, le plus proche. C’est celui monté en
Crète, par un garçon, Pierre Primatesta, la trentaine, qui deviendra vite un
ami. A 3.900 F. (600 euros pour 15 jours) c’est le meilleur marché du catalogue,
et il va connaître un succès retentissant. En fait, Pierre a fait un mauvais
calcul financier et n’a rien organisé du tout. Nous sommes seulement épaulés
par une agence locale dirigé par un jeune grec dynamique (et bilingue) qui va
s’occuper de l’intendance (transports par minibus et contact avec les muletiers
qui vont se charger des bagages des clients)
Le voyage
s’effectue sur la côte sud-ouest de la Crète – sauvage et quasiment inexplorée.
Nous partons d’un monastère (« Monastère du Christ Sauveur ») où,
dans la soirée, les paysans grecs arrivent avec les mulets pour charger les
bagages. Il n’y a pas de route carrossable à 80 km à la ronde.
Les paysans grecs sont (comme le dit John Fowles) « le
sel de la terre ». Ce sont de solides gaillards (mais qui ont la
soixantaine) et dont certains ressemblent trait pour trait à Anthony Quinn dans
« Zorba le Grec ». En fait, j’apprendrai qu’ils ont été recrutés dans
le village voisin de celui où Michael Cacoyannis a tourné son Zorba !
La marche commence à 6 heures du matin et se termine vers les
10-11 heures. Cela pour éviter le soleil brûlant. Nous atteignons un petit
hameau perdu avec, comme de coutume en Grèce, un « kafeneon » (un
café) ; où nous passerons le reste de la journée avant d’aller dormir sous
les oliviers.
Je ne parle pas un mot de grec et dois me faire comprendre
par gestes. Aussi, un des muletiers, me donne mon premier « cours ».
Il me fait asseoir à une table face à une salière et un poivrier et dit
« Alati ! » en désignant la salière ; puis
« Peperi ! » en montrant le poivrier. Avec cette méthode
démonstrative, je vais finir par accumuler un lexique d’au moins 200 mots grecs
et pourrai me faire comprendre dans la Grèce entière (avec un fort accent
Crétois qui fait rire les habitants d’Athènes).
Notre périple se poursuit par une marche jusqu’à la petite
bourgade de Paleochora, où se rassemblent, au bord de la plage, des touristes
qui viennent y séjourner dans leur combi Volkswagen. Nous les évitons en allant
nous installer dans l’ancienne forteresse vénitienne isolée au sommet d’une
butte. Et nous repartons, le lendemain, par un chemin de terre, qui nous amène
à un autre village côtier, Soughia.
Assis à une table, face à la plage de galets, se trouve un
homme aux cheveux gris qui fixe la mer d’un regard intense. Les muletiers
m’annoncent qu’il m’invite à sa table et que c’est un grand honneur, car cet
homme fut le chef de la farouche résistance crétoise contre les nazis dans le
Sud-ouest montagneux de la Crète. L’homme, sans me dire un mot, commande un
café pour moi par un simple geste. Nous n’échangeons pas la moindre
parole ; étant moi-même, simple guide touristique, fortement impressionné
d’être l’invité d’un héros de guerre.
Cette rencontre sera le point culminant de ma dizaine
d’accompagnement en Crète. Le reste du parcours – le plateau d’Omalos, les
gorges de Samaria, Loutro, Hora Sfakion, Damione - ne sont que des étapes
touristiques ; noms que l’on égrène comme les grains d’un chapelet, si ce
n’est que ces lieux évoquent, dans ma mémoire, l’extraordinaire beauté de la
nature grecque.
De retour à Paris, je décide, avec l’accord de
Jean-Pierre Picon, de monter un voyage dans les montagnes du Pinde, situées sur
le continent, face à Corfou –une partie de la Grèce totalement inconnue des
touristes.
Le voyage se passe bien ; les villageois
sont très accueillants ; nous sommes en période de Pâques et l’on vient
offrir au voyageur des œufs de Pâques décorés à la main. Mais, au passage du
dernier col, je me fais attaquer par deux énormes dogues que j’arrive tout
juste à tenir en respect avec de grosses pierres dans chaque main.
Heureusement, après un face à face de quelques minutes, un homme d’une haute
stature, vêtu d’une houppelande noire, une grande crosse dans la main, rappelle
ses chiens et, d’un geste ample du bras, me fait signe de passer.
J’ai, en y repensant récemment, le sentiment que
cet homme (qui n’est qu’un berger) est en fait la Mort incarnée qui me fait
signe de passer, car mon heure n’est pas encore venue. Les fresques médiévales
représentent de la même manière la Mort : une haute figure vêtue et
encapuchonnée d’une houppelande noire, dont on ne peut voir le visage et qui
tient à la main sa terrible faux.
Le voyage est, malheureusement, mis sur catalogue ;
or, cette histoire de dogues m’inquiète terriblement. Je ne veux pas faire
prendre le moindre risque à un groupe. Il ne me reste plus alors qu’à écrire à
Picon, depuis Djibouti, que je ne peux pas, pour raisons personnelles,
accompagner ce voyage et que je préfère démissionner. J’écris aussi à ma mère,
qui est horriblement malheureuse dans cet appartement du 16ème, qu’elle
peut venir s’installer dans mon studio.
J’ai plus de 20.000 F. sur mon compte en banque,
assez pour boucler un tour du monde. Or, un Français me propose de lui servir
d’équipier, de Djibouti au Sri Lanka, en traversant l’Océan Indien ; puis
un autre navigateur m’offre un embarquement du Sri Lanka jusqu’à la Malaisie
(tout cela ne me coûtant pas un centime). De là, je vais remonter sur Bangkok,
plaque tournante du trafic aérien en Asie du Sud-Est, acheter, à prix bradé, un
vol de Korean Airlines sur Los Angeles ; avec « stop over » à
Hong Kong où je passe deux semaines avant de m’envoler pour L.A.
Une fois en Californie, je loue une voiture, achète un peu de
matériel de camping et visite en quatre semaines l’Ouest américain, en campant
la plupart du temps dans des petits parcs naturels. De là, je pars au Mexique
où je reste tout le mois d’octobre.
Finalement, j’arrive à Miami, depuis Cancun au Mexique, le 4
novembre 1980, date de l’élection de Ronald Reagan à la présidence des
Etats-Unis. Sur le tarmac de l’aéroport, je croise un homme noir, qui me jette,
l’air abattu : « C’est
l’Antéchrist ». Je remonte ensuite sur New York loger chez Ken et sa
femme Annie ; et je choisis de rentrer un 2 décembre.
Or, le 2 décembre est une date historique : 2 décembre
1800 – couronnement de l’empereur Napoléon 1er ; 2 décembre
1805 –bataille d’Austerlitz ; 2 décembre 1851 –prise du pouvoir par Louis
Bonaparte, futur Napoléon III.
Mais le 2 décembre 1942 est la date
historique entre toutes : c’est ce jour-là qu’eut lieu la divergence de la
pile atomique Chicago Pile 1, à Chicago – où le seuil critique de la pile (un
assemblage d’uranium 238, de graphite et de cadmium) fut dépassé et une
réaction en chaîne auto-entretenue et accélérée s’amorça ; phénomène qui
ouvrait définitivement la voie à la réalisation de la bombe atomique.
Nanterre, novembre 2025
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