Adolescence
J'ai omis de dire que j'étais scolarisé depuis la 10e -c'est à dire depuis l'âge de sept ans- à l'Ecole Alsacienne. L'Ecole Alsacienne est l'une des meilleures écoles de Paris. Elle a été fondée en 1870 par des réfugiés alsaciens qui fuyaient l'invasion prussienne. La philosophie de l'école est de former des gens indépendants. Georges Hacquard, qui était directeur de l'école à l'époque où j'y étais, a écrit une histoire de l'école en trois volumes. C'est certainement un document intéressant. J'ai récemment repensé à l'Ecole Alsacienne et j'ai écrit au directeur pour lui dire qui j'étais, ce que j'avais fait dans la vie, les livres que j'avais écrit. Il m'a très gentiment répondu et m'a orienté vers l'Association des Anciens Elèves de l'Ecole. J'ai fait toute ma scolarité -de la lOe à la terminale- dans cette école.
Lorsque j'étais à l'Ecole Alsacienne, j'étais bon dans toutes les matières, sauf en maths, où j'étais totalement nul, ce gui est une véritable calamité en France, car être nul en maths signifie risquer de ne pas avoir son bac, donc n'avoir aucune chance de carrière. Mon docteur, le docteur Glück (je précise que mon docteur n'est pas mon psychothérapeute mais la personne qui me donne mon traitement médical chaque mois et avec qui je discute pendant une demi-heure) m'a dit que les gens qui avaient eu des familles brisées avaient généralement beaucoup de mal avec les matières abstraites. Elle m'a expliqué qu'il y avait probablement un lien entre ma maladie et mon problème avec les mathématiques et je le pense aussi. Je m'expliquerai plus clairement lorsque je parlerai de ma troisième crise hallucinatoire, en avril 1996, de loin la plus grave de toutes.
A Meudon-Val Fleury, nous habitions dans un grand duplex assez luxueux qui donnait sur un très beau parc privé. Maman détestait la banlieue et elle était très malheureuse. Richard s'absentait constamment pour aller voir Gabrielle. Quant à moi, j'étais assez content d'être là. J'aimais beaucoup l'appartement, j'avais une bicyclette et je jouais avec les gamins de la résidence dans les petites forêts environnantes.
C'est à cette époque que je découvris le cinéma. Tous les jeudis, le ciné-club de l'École Alsacienne donnait de grands films et je découvris Fellini, Rossellini, Antonioni, et surtout Bergman (Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages me frappèrent particulièrement). Mais mon film préféré resta La Solitude du Coureur de Fond que je vis quand j'avais 13 ans. Je pensais -et je continue de penser- que Tom Courtenay est l'un des plus grands acteurs au monde (mon acteur préféré est Steve McQueen et j'expliquerai plus loin pourquoi; mon acteur français favori est Bourvil, ce qui est aussi l'avis de ma mère). Maman était une très grande amatrice de cinéma. Quand nous étions petits, elle nous emmenait toujours voir de grands classiques américains et des comédies musicales, rue Champollion. Elle avait un goût extraordinairement sûr et nous avons, aujourd'hui encore, exactement les mêmes goûts en matière de cinéma. J'adore aller au cinéma avec ma mère parce que je sais qu'après nous pourrons discuter et nous tomberons toujours d'accord sur la qualité du film.
Nous restâmes un an à Meudon Val-Fleury, puis nous retournâmes à_Paris, au début de l'année 1968, habiter dans un grand deuxpieces moderne, 5 place de la Contrescarpe, juste à côté du Panthéon, dans le Se arrondissement.
J'avais complètement perdu la trace de mon frère. Plutôt que de continuer à le scolariser à l'Ecole Alsacienne, mon père, qui s'était remarié avec sa troisième femme, Arlette Gaillet, et qui vivait dans un luxueux hôtel particulier rue de Grenelle, dans le 7e arrondissement, avait décidé de l'envoyer en pension. Ce fut une véritable catastrophe. Pierre se faisait systématiquement virer de pension. On l'accusait d'être un homosexuel, de je ne sais quoi encore. Mon père était constamment obligé d'aller chercher Pierre et de l'envoyer dans une nouvelle pension. Pierre a dû faire cinq ou six pensions différentes au cours de sa scolarité et il est clair que ça l'a complètement perturbé. Lui non plus n'a pas eu de vie de famille pendant toute cette période. L’erreur de mon père est d’avoir systématiquement envoyé mon frère en pension, sachant qu’il ne supportait pas ce milieu, et qu’il fallait le laisser poursuivre ses études à l’École
Alsacienne, près du cercle familial, au lieu de l’exiler en province chez des curés.
Place de la Contrescarpe, ma mère et Richard se déchiraient constamment. C'est à ce moment-là qu'ils décidèrent que la situation n'était plus tenable et qu'ils devaient divorcer. Quand ma mère m'annonça la nouvelle, j'eus les larmes aux yeux et je lui dis : «Mais j'aime Richard!». Elle me répondit simplement: «Moi aussi».
Nous étions en mai 68, les événements de mai avaient commencé et il y avait une terrible odeur de gaz lacrymogène plein les rues. Nous déménageâmes alors ma mère et moi dans un trois-pièces, au 219 boulevard Raspail, dans le 14e arrondissement, juste en face de l'ancien Studio Raspail. L'appartement donnait sur le boulevard et tous les jours, pendant plusieurs semaines, je voyais, par la fenêtre du 4e étage, deux millions de manifestants défiler sous mes yeux.
Ce n'était pas une révolution, mais un gigantesque monôme. Il était clair pourtant que De Gaulle songeait sérieusement à envoyer l'armée contre les étudiants. J'étais totalement indigné que De Gaulle puisse un instant songer à tirer sur les étudiants. J'entrais dans un état de crise terrible quand il partit voir le général Massu à Baden-Baden. Je ne cessais de répéter le plus clair de la nuit, dans un état de colère épouvantable : «Si vous faites ça, vous êtes rayé de la liste des vivants! ». Le lendemain, ma mère entra dans ma chambre et me dit sur un air triomphant : «J'ai tout vu!». Trente ans plus tard, exactement trente ans plus tard, en mai 1998, alors que j'étais dans un état hallucinatoire total et que je parlais avec une voix de femme (que j'appelais alors ma femme), je lui dis : «Tu ne sais pas ce qui s'est passé en mai 68». Quelques minutes plus tard j'entendis très clairement sa voix me dire sur un ton triomphant : «Je sais ce qui s'est passé en mai 68! Tu as branché De Gaulle et tu l'as sommé de ne pas tirer sur les étudiants sous peine d'être rayé de la liste des vivants.» Et elle ajouta sur un ton grave, «Et il t'a écouté». Je lui répondis en grommelant: «Ca a mis du temps». Elle me dit alors immédiatement: «Il lui a fallu du temps pour comprendre à qui il avait affaire.» Que le lecteur me comprenne bien. Je n'ai rien fait en mai 68, j'ai simplement eu cette crise, puis clairement entendu la voix de cette femme prononcer ces phrases trente ans plus tard.
«Vous entendez les voix que vous avez envie d'entendre» m'a dit un jour un docteur. Mais ce n'est pas vrai. Je suis constamment stupéfait par ce que les voix me disent. Je sais que l'explication médicale de la psychose maniaco-dépressive est que j'ai un déséquilibre chimique (mon sang manque de lithium), que je crée moi-même ces voix, que je les projette et qu'elles se réverbèrent ensuite sur moi; mais comment fais-je pour entendre avec une telle netteté des voix aussi différentes que celles de mon père mort, de Dieu, de cette femme? Par quel miracle mon cerveau arrive-t-il à créer des voix pareilles?
C'est une énigme totale pour moi et pourtant le traitement (la lithothérapie) a longtemps marché pour moi, jusqu'aux rechutes de 1996-1998, et se remet à marcher maintenant.
Hormis mes deux premières crises hallucinatoires, en 1983-84 et en février 1996, j'entends les voix par clignement d'yeux. Je sais que cela peut paraître étrange, mais c'est pourtant le cas. Frédéric de Rivoyre a eu énormément de mal à comprendre comment une telle chose était possible, puis il a finalement compris : «Vos yeux fonctionnent comme une bouche, n'est-ce pas?». Effectivement, c'est comme ça que ça se passe. A chaque fois que je cligne de l'œil, j'entends une syllabe prononcée. Je cligne extraordinairement rapidement des yeux et je peux ainsi entendre les voix normalement, en continu, et non pas syllabe par syllabe. La seule voix que je n'entends pas de cette manière est celle de cette femme (ma femme) qui, elle, me parle tout à fait normalement. J'entends simplement sa voix calme dans la pièce. Frédéric de Rivoyre l'appelle mon «ange gardien». Elle m'a effectivement sauvé de la mort une fois, en 1997, et j'expliquerai plus loin dans quelles circonstances. Je lui ai demandé un jour qui elle était et elle m'a simplement répondu: «Je suis une femme normale qui a le pouvoir de communiquer avec toi». La toute dernière voix que j'ai entendue, avant de redevenir normal, en mai 1998, a été la voix de cette femme.
*
Naturellement, j'étais beaucoup trop jeune pour aller me battre sur les barricades en mai 68 (j'avais 14 ans), mais j'avais un très bon ami à l'époque, Paul Allio, le fils du réalisateur René Allio, avec qui j'arpentais les rues vides de Paris (il y avait une grave pénurie d'essence). Nous allions voir les voitures calcinées rue Soufflot et boulevard Saint-Michel et je suffoquais sous l'odeur persistante des gaz lacrymogènes qui avaient été tirés la veille. Il y avait toute une frange de la population française qui pensait que la fin du monde était arrivée. Nous, nous nous rendions compte que c'étaient finalement des événements assez exaltants et libérateurs : les affiches, l'occupation de la Sorbonne et de l'Odéon, les murs recouverts de slogans... Je me souviens que nous décidâmes un jour, Paul et moi, d'aller déjeuner chez sa grand-mère. Elle refusa de nous donner un œuf, tellement elle avait peur des pénuries.
Paul Allio est plus tard devenu acteur et romancier. Je le revis à l'époque où j'écrivais mes premiers livres. Il n'avait pas changé, toujours aussi insouciant et dégingandé. Je cessais de voir Paul quand je rencontrai un autre condisciple de l'École Alsacienne, Pascal Aubrun.
C'est Pascal qui m'avait abordé fin 1968 en me disant qu'il voulait se lier d'amitié avec moi parce qu'il pensait que j'étais quelqu'un d'intelligent. Pascal était un garçon très sensible, avec une âme d'artiste. Il jouait admirablement bien du piano. Il est plus tard devenu psychiatre et c'est, sans contestation aucune, un excellent psychiatre. Il m'a expliqué une fois, en 1982, comment il s'y était pris pour calmer un malade particulièrement agité. Il lui avait parlé longuement et l'homme était ressorti de son bureau totalement apaisé.
Je n'ai pas revu Pascal depuis 1983 mais j'ai fait, juste avant d'écrire ce livre, un rêve étrange et extrêmement troublant.
Pascal est venu me voir en rêve. Il me dit qu'il savait que j'avais des problèmes épouvantables, quasiment inextricables, et il me parla très longuement, comme il avait fait avec cet homme. A un moment, il me dit qu'il allait me montrer son nouvel appartement, qui lui avait coûté 1,5 million de francs, un très beau deux-pièces situé juste à l'angle de la rue Bonaparte et du quai Malaquais. Je lui dis que j'avais moi-même un bel appartement qui donnait sur les jardins du Palais-Royal. Il fut très étonné d'apprendre que j'avais un tel appartement (en fait, je n'avais évidemment pas un appartement donnant sur les jardins du Palais-Royal, mais j'avais un deux-pièces qui donne sur un très beau jardin privé arboré). Puis, je dis à Pascal, presque en pleurant: «Pascal, j'ai un horrible problème. Je fume constamment». A ce moment-là, Pascal sortit une boîte de sa poche et me dit «Tiens, prend cette ampoule. Tu fumeras encore plus pendant quelque temps, mais ensuite tu arrêteras».
Je crois en l'intercession. Comme Louis Massignon, le grand croyant et arabisant, je pense qu'il arrive, à des moments-clés de l'existence, que certaines personnes intercèdent spirituellement pour vous sauver. Massignon a compris cela parce qu'il a été condamné à mort comme espion dans les années 20, dans un pays arabe, mais qu'il a finalement été libéré et il a eu le sentiment qu'il a eu la vie sauve grâce à l'intercession spirituelle de Charles de Foucauld. Je pense que Pascal, qui était un très grand ami, a intercédé pour moi en novembre 1999.
Pascal avait des problèmes épouvantables avec sa famille. Ses parents étaient horriblement bourgeois et ne lui laissaient jamais rien faire sans leur autorisation. Il était terriblement malheureux et il m'enviait parce que, moi, je vivais seul avec ma mère et j'étais libre comme l'air. Un jour, il en eut plus qu'assez et il décida de faire une fugue. Il voulait embarquer clandestinement à bord d'un cargo à destination des Etats-Unis. Je l'aidais à préparer son équipée, lui donnait des boîtes de conserve et un peu d'argent et nous nous dîmes au revoir au bas de l'escalier du 219 boulevard Raspail. Il se fit prendre trois jours plus tard à San Remo.
C'est à peu près à cette époque que je me mis à lire les grands auteurs, surtout américains : Ernest Hemingway, John Steinbeck, J.D. Salinger. Les deux premiers livres que j'achetai furent Vents de Saint-John Perse et Théorie de l'art moderne de Paul Klee que j'ai toujours dans ma bibliothèque, annotés de ma main. J'avais découvert Klee en faisant du baby-sitting chez des amis américains et en m'absorbant dans la contemplation de Senecio, la célèbre toile de Klee qui représente la tête d'un homme toute ronde avec de grands yeux en amande. Je suis devenu, et suis resté, un très grand amateur d'art moderne.
J'ai, chez moi, une toute petite collection d'art moderne : une très belle encre de Michaux, une grande gravure de Zao Wou-Ki, des tableaux de Salzmann et Prialnic -deux peintres particulièrement doués. Le tout premier texte que j'écrivis, et qui n'était pas un texte scolaire, fut une réflexion sur l'art de Klee, intitulée Expression. Je le montrais à Pascal qui le trouva formidable.
Pierre m’a fortement influencé par son goût littéraire très sûr. Il m’a fait découvrir des auteurs comme Jorge Luis Borges, Witold Gombrowicz ou Malcolm Lowry. Fasciné par le poète américain Ezra Pound, il fut néanmoins le premier auteur à ne pas tomber dans l’hagiographie et à avoir dénoncé le fascisme et l’antisémitisme de Pound dans son livre,
Ezra Pound en Enfer, (L’Herne, Paris, 2019). Il est aussi bon romancier et son livre Où vont les hirondelles en hiver, (Plon, Paris 2014), a été apprécié par tous ceux et celles qui l’ont lu, (y compris moi-même), ce qui a semblé le surprendre. Le livre avait été dédié à notre mère.
En 1969, ma mère me demanda où je voulais partir en vacances. Je lui répondis que j'en avais plus qu'assez des colonies de vacances où on m'envoyait jusqu'alors et que je voulais partir à l'étranger. Elle m'inscrivit alors dans un stage linguistique, à Leon, une ville de 100.000 habitants dans le nord de l'Espagne. A Leon, plutôt que d'être reçu dans une famille d'accueil, je fus hébergé dans une pension très modeste. Je partageai ma chambre avec un ouvrier basque particulièrement pauvre. C'est à Leon que je vis en direct, à la télévision, le débarquement du premier homme sur la Lune, le 20 juillet 1969, que je considère (avec les Pyramides) comme le plus grand exploit technologique de l'histoire de l'humanité. Mais c'est surtout là que je découvris mon attirance pour les femmes.
Il y avait, dans le groupe, toute une collection de très jolies filles et nous allions constamment à la piscine ensemble.
J'admirais leurs corps à demi dévêtu et je rêvais de pouvoir toucher leur peau douce, leurs seins en particulier. Je réussis à le faire une fois, avec l'une des filles, dans la piscine, et ce fut ma toute première expérience sexuelle.
C'est aussi vers 1969 que je me mis à travailler. Ma mère ne pouvait pas me donner d'argent, parce qu'elle vivait seulement avec la pension alimentaire de Richard. J'avais besoin d'argent, surtout pour mes livres. Je demandais donc à mon père de me trouver des petits boulots, à faire pendant les vacances. A cette époque, mon père ne travaillait plus à la radio. Il avait monté l'une des toutes premières agences de relations publiques en France et écris le premier manuel sur le sujet - c'était un véritable pionnier en la matière. Il connaissait évidemment une foule de gens et ça ne posait aucun problème de me trouver des petits jobs. Je faisais du mailing dans son agence, m'occupait de ronéotypeuses au Salon du Prêt-à-Porter etc. Je collaborai aussi avec l'avocat Daladier -le fils du célèbre homme politique- et je tapai ses lettres sur la Royale que Richard nous avait donné. C'était surtout des lettres de facturation qui commençaient toutes par «Cher Monsieur, je vous serai obligé de me régler la somme de 150 francs ». C'était toujours 150 francs.
Je dois à présent parler d'Henri Michaux, parce qu'il a eu une influence déterminante sur ma vie. Au hasard de mes lectures, je découvris Un Barbare en Asie et Ecuador, le récit de ses voyages en Inde et en Amérique du Sud. Je fus immédiatement conquis par son style. Il est incontestable que si je devins un grand voyageur par la suite, c'est à cause de Michaux. Mais, en fait, ce qui me frappait le plus chez lui c'était son indépendance totale. C'était surtout ça qui m'impressionnait.
De l'avis général, Michaux était un homme extrêmement bienveillant et, par un curieux hasard, il le fut avec moi. Je ne l'ai jamais rencontré, je ne l'ai vu qu'une seule fois, lors d'un vernissage à la galerie du Point Cardinal (qui n'existe plus) et je n'ai pas osé lui parler. Mais je connaissais un garçon à l'École Alsacienne, Claude Lévi-Alvarez, dont le père était un ami de Michaux. Je lui dis que j'étais un grand admirateur de son œuvre, il le répéta à son père, lequel en parla à Michaux. Michaux dit simplement au père de Lévi-Alvarez
: «Qu'il m'envoie trois de mes livres et je les lui dédicacerai». Je lui envoyais Qui je fus (son premier livre), Peintures et Vents et Poussières. Il me fit deux admirables dédicaces. Sur Qui je fus, il mit: «Qui je suis ne sait que penser de Qui je fus et l'offre volontiers à Michel Rival»; et sur Vents et poussières, il écrivit: «Vents et poussières qui sans doute bientôt disparaîtront; examinez les deux en attendant».
J'ai été fasciné par Michaux jusqu'à mon départ pour les Etats Unis, après quoi je l'ai plus ou moins oublié. Mais, en novembre 1999, quelques jours seulement avant d'écrire ce livre, je suis allé voir la grande exposition sur Michaux à la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, et j'y ai emmené ma mère. En sortant, je lui ai demandé ce qu'elle en pensait et elle m'a répondu : «Je suis étourdie». Michaux était incontestablement un immense innovateur dans l'art: ses gouaches sont translucides -je n'ai jamais vu un style pareil; ses encres d'une force incroyable. J'avais auparavant acheté - très cher- mon encre de Michaux, en octobre 1999, dans une galerie, rue de Seine.
Michaux m'a poussé à voyager, et à voyager seul, parce que c'était ce qu'il faisait lui-même. En 1970, je fis ma première expérience de voyage solitaire en partant en Grèce avec Nouvelles Frontières. A l'époque, Nouvelles Frontières n'était pas l'importante société qu'elle est devenue. C'était plutôt une agence pour étudiants, spécialisée dans les voyages bon marché. La technique de voyage était très bonne. Elle consistait à nous convoyer d'île en île, à nous débarquer, à nous donner un peu d'argent et à nous donner rendez-vous quelques jours plus tard au port. Nous allâmes à Mykonos à Rhodes, en Crète, à Athènes, à Delphes, puis retour par Patras ferry jusqu'à Brindisi (en Italie) et train pour Paris. C'est en Crète que je me retrouvais totalement seul. Je me baladais à Heraklion, Cnossos, Haghia Galini et Rethymnon, où je dormais sur la plage et me fis prendre par la police. J'étais assez exalté par cette expérience et je n'avais que 16 ans.
Quelques mois plus tard, en décembre-janvier 1970-71 je décidai que j'avais gagné assez d'argent avec mes petits boulots et que je pouvais me payer un autre voyage, en Israël. J'avais une seule adresse, celle d'un cousin américain de Rubye Monet, à Jérusalem. Le couple m'accueillit très gentiment et je visitais ensuite tout Israël en bus pendant deux semaines : la vieille ville de Jérusalem me fascina par sa beauté et son ambiance, puis je descendis à Eilat en traversant le désert du Neguev, remontais à Ein Guedi, Massada (la forteresse où les Juifs luttèrent contre les Romains), le lac de Tibériade, la station balnéaire de Nahariya, Saint-Jean d'Acre (la ville médiévale construite par les Croisés qui m'impressionna beaucoup -je l'écrivis dans une carte postale à Pierre), Haïfa, puis retour à Jérusalem et départ vers Paris en avion. C'était un voyage absolument magnifique et je me souviens particulièrement d'Haïfa parce que j'y logeais dans un monastère (j'avais appris qu'on pouvait y être hébergé gratuitement) et que je passais toute la nuit dans une chambre à entendre de très beaux chants religieux. A mon retour, Pierre m'accueillit comme un héros.
En juin 1971, je passais mon bac. J'étais naturellement très inquiet, à cause de cette histoire de maths et, évidemment, j'eus un zéro non pointé (donc non éliminatoire -je pouvais passer l'oral) parce que j'avais écrit quatre pages d'équations complètement absurdes. Ce qui est curieux dans mon rapport avec les maths, c'est que j'étais complètement nul pendant toute ma scolarité dans cette matière, sauf une année, en première, où j'avais un jeune professeur remplaçant très doué et je compris absolument tout. J'eus de très bonnes notes en maths cette année-là. Les maths, c'est vraiment une question de pédagogie. Pascal était très fort en maths et je lui demandais donc de m'aider à réviser pour l'oral. Nous travaillâmes deux semaines sur des corrigés et je compris tout très bien. Dès que j'avais un problème, Pascal m'expliquait comment le résoudre. Le jour de l'oral, je me retrouvais dans une salle de classe avec un professeur. Elle avait une dizaine de petits papiers sur la table devant elle et elle me demanda d'en choisir un. Je pris un papier et je tombai sur un exercice que j'avais fait la veille avec Pascal! Je le fis en cinq minutes, remis ma copie et obtint un 18 sur 20. Le professeur me dit ensuite : «Je ne comprends pas. C'est moi qui ai corrigé votre copie à l'écrit et vous avez eu zéro. Là je vous donne 18 sur 20. Qu'est-ce qui s'est passé?». Je bredouillais quelque chose comme quoi j'avais eu de terribles maux d'estomac à l'écrit. C'est comme ça que je passai mon bac. Je dois une fière chandelle à Pascal.
Je me suis récemment demandé ce que j’aurais fait si je n'avais pas eu mon bac. Je n'aurai même pas tenté de le repasser, à cause de cet épouvantable problème de maths. Il est probable que j'aurai demandé à mon père de me trouver un vrai boulot et que je serai sans doute devenu un homme d'affaires.
Quelques jours après avoir été reçu au bac, j'étais dans une voiture avec mon père et il me demanda : «Qu'est-ce que tu veux faire après le bac?». Je lui dis : «Je veux partir aux États Unis». Il me répondit immédiatement: «D'accord. Occupe-toi des formalités. Je te paye tes études». J'étais totalement soufflé par sa générosité. Je ne pouvais plus rester en France, pour une raison fondamentale: je cherchai une femme -à coucher avec une femme- et c'était impossible en France. Il fallait que je m'exile. En tout cas, j'avais vraiment le sentiment que mon père me sauvait la vie.
Pour aller étudier aux Etats-Unis, il faut d'abord passer le TOEFL (le Test of English as a Foreign Language, qui évalue vos capacités en anglais). Naturellement, j'étais très fort en anglais et je le passai haut la main. Ensuite, je devais décider quelle université choisir. Richard, à cette époque, n'était plus à l'Unesco. Il était retourné aux Etats-Unis et travaillait comme directeur des relations publiques pour l'American University, à Washington D.C. Je voulais me rapprocher de Richard et je choisis l'American University.
L'American University est une université qui n'est pas du tout cotée aux Etats-Unis, mais c'est tout de même un lieu historique. C'est là que les Américains installèrent leur centre de recherches sur les armes chimiques en 1917 et c'est aussi là que le président Kennedy prononça son célèbre discours de 1963, après la crise des missiles de Cuba, appelant les soviétiques à la coexistence pacifique. J'en parle dans mon livre Les Apprentis sorciers. Je m'inscrivis donc à l'American University. Je devais y partir fin août 1971 et, entre-temps, j'avais encore assez d'argent pour me payer un autre grand voyage. Je décidai d'aller en Inde.
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