Les nouveaux mondes
Lorsque j'arrivais à Bombay, en juillet 1971, je ne m'attendais pas au choc terrible qui m'attendait. Les 20 kilomètres qui séparent l'aéroport de la ville sont parsemés de bidonvilles tous plus infâmes les uns que les autres. Certaines personnes n'habitaient même pas dans des cahutes, mais dans des bouts de pipe-lines abandonnés. A chaque fois que le taxi s'arrêtait à un feu rouge, des lépreux accouraient vers la voiture et tendaient leurs moignons vers nous en nous suppliant de leur donner quelque chose. Il y avait deux françaises dans un autre taxi et, dès que nous arrivâmes au centre-ville, elles décidèrent de reprendre un taxi et de repartir immédiatement en France, par le premier avion. J'ai failli faire la même chose. Mais le centre-ville de Bombay est tout de même moins épouvantable que la banlieue. Bombay est même une ville assez fascinante. Je restai cinq jours à me balader dans les rues, captivé par l'ambiance bigarrée de l'Inde, par les immeubles victoriens, par la perspective du bord de mer. J'allais manger dans des petits restaurants, mais la nourriture était trop épicée. Puis je pris un train pour Bénarès.
C'était l'époque de la mousson et il faisait une chaleur et une moiteur infernales. Il y avait de graves inondations sur le Gange et le train ne pouvait rouler que parce qu'il était placé sur un talus élevé. On ne voyait que de l'eau, à perte de vue. Bénarès me plut énormément toutefois. Il y avait des centaines de temples disséminés au bord du Gange et je passais trois jours à me balader dans les ruelles de la ville. Puis je partis pour Patna, d'où je pris un avion pour Katmandou, au Népal.
Là, l'ambiance était complètement différente. Katmandou était une ville médiévale et charmante, et il n'y avait pas de misère apparente. J'avais rencontré un Français, photographe, et nous logions dans un petit hôtel près de la place centrale, Durbar Square. Je fis à Katmandou ma première expérience -totalement involontaire- de la drogue. Les drogues douces étaient alors en vente libre au Népal et il y avait une multitude de cafés et de restaurants gui en vendaient. J'allais un soir avec mon ami dans un restaurant et nous commandâmes des puddings à la marijuana et des gâteaux au hashish. Je n'imaginais pas une seconde que ça puisse avoir le moindre effet sur moi -après tout, il y a bien des tartes au pavot. Mais en rentrant à l'hôtel, je commençais à ressentir les premiers symptômes de la drogue. Sans le savoir, nous en avions pris une dose extraordinairement forte. Je passais 24 heures dans un état semi-comateux.
Après le Népal, je décidai d'aller à Agra, voir le Taj Mahal; mais, là, il m'arriva une mésaventure. Je devais changer de train, parce que celui que je prenais allait à Delhi, mais le contrôleur oublia de me réveiller au changement et je fus purement et simplement éjecté du train en rase campagne parce que je n'avais pas de billet pour Delhi. Je passais six heures à attendre un autre train, entouré d'Indiens qui me regardaient comme une bête curieuse, tandis que j'essayais de me concentrer sur L'Homme sans qualités de Robert Musil. C'était surréaliste.
A Agra, une autre mésaventure, plus sérieuse, m'attendait. Le deuxième soir, j'allais dîner dans le restaurant végétarien de mon hôtel et je pris un plat extraordinairement épicé. Le lendemain, je me réveillai avec de terribles douleurs à l'estomac. Je pris un rickshaw et lui dit de m'emmener à l'hôpital le plus proche. Je souffrais horriblement. On m'envoya en ambulance au grand hôpital universitaire de la ville où je fus installé dans la salle commune. Tous les Indiens présents -il y en avait peut-être 200- venaient voir le blanc. Les médecins diagnostiquèrent une appendicite et dirent qu’il fallait m'opérer. Je refusai énergiquement et je leur dis d'avertir mon ambassade. Ils n'insistèrent pas. En fait, ce que j'avais était une banale inflammation d'estomac et je pus sortir au bout de trois jours.
Après cela, je descendis vers Jaipur, Udaipur et Bombay. De là, je pris un train pour Goa et le sud de l'Inde : Trivandrum, Cochin, Bangalore. Cette partie du voyage fut, sinon la plus intéressante, du moins la plus agréable. Le sud de l'Inde est beaucoup moins industrialisé et pollué que le nord et il y a moins de misère. Je rentrai à nouveau vers Bombay d'où je m'envolai pour la France. Je venais de passer cinq semaines à voyager seul, dans l'un des pays au monde où le voyage est le plus difficile.
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Je restai un mois à Paris, puis partis pour les Etats-Unis. J'y arrivai au début du mois de septembre, consultais le catalogue de cours de l'université et m'inscrivis en anthropologie culturelle. En fait, je voulais faire de la sociologie (c'était la grande mode en France à l'époque et je connais beaucoup de personnes de ma génération qui sont sociologues), mais je pensais que l'anthropologie embrassait l'ensemble de la culture humaine et cela m'intéressait plus. Je ne savais pas que l'anthropologie est simplement la science des sociétés primitives, mais c'était finalement très intéressant aussi. Le premier texte que j'écrivis fut un article sur les Cheyennes.
La première chose qui me frappa aux Etats-Unis fut la gravité du problème racial. La situation n'était en rien comparable à celle de la France où il n'y a pas, à proprement parler, de véritable problème racial. Aux Etats-Unis, les noirs détestaient les blancs. Je me suis retrouvé deux fois, par hasard, dans le ghetto de Washington (je m'étais trompé de bus) et j'eus vraiment peur. Je crus qu'on allait m'assassiner parce que j'étais blanc. Je reconnais qu'il y avait de bonnes raisons pour que les noirs détestent les blancs : ils étaient, à l'époque, constamment infériorisés et méprisés par eux.
Il y avait eu de graves émeutes raciales à Washington en 1970, juste un an avant mon arrivée, et une partie du ghetto avait brûlé. Je me suis aventuré dans l'endroit où les émeutes avaient éclaté et tout était en ruines. A Paris, ma mère et moi avions des tas d'amis noirs. J'aimais les noirs. Aussi étais-je assez stupéfait de voir la situation américaine.
A l'American University, je logeais sur le campus où je prenais aussi mes repas. Un de mes professeurs m'informa alors que je pouvais travailler, même en étant étranger, à condition de rester sur le campus, et de travailler au maximum 20 heures par semaine. Je voulais financer un autre voyage, en Amérique du Sud, et je trouvai rapidement un emploi de magasinier à la bibliothèque de l'université.
Je n'aimais pas terriblement mon logement sur le campus et je déménageai assez vite dans un grand studio que je partageai avec un étudiant iranien. C'est à cette date que je découvris Soljenitsyne : je lus Le Premier Cercle et je vis l'adaptation filmée d'Une journée dans la vie d'Ivan Denisovich avec Tom Courtenay (toujours aussi admirable). Je compris alors quelle était la véritable nature du régime soviétique. C'est aussi à cette époque que je rencontrai l'homme qui allait devenir mon meilleur ami pendant tout mon séjour aux Etats-Unis et qui allait involontairement avoir une grande influence sur le cours de mon existence, Ken Ayers.
Ken avait 28 ans à l'époque. C'était un garçon séduisant avec une belle barbe, un nez proéminant, un grand front et un regard d'aigle. Il avait appris par un ami commun que j'avais été au Népal, et lui-même avait été dans le Peace Corps au Népal pendant six mois. Il n'en revenait pas que j'aie pu aller si jeune en Inde et au Népal et, incontestablement, c'est ça qui l'attira chez moi. Mais nous avions d'autres points communs.
Nous aimions tous deux la poésie - Ezra Pound en particulier -l'art, la bonne musique. A l'époque, Ken était quelqu'un d'extrêmement bienveillant et fin. C'était un ami agréable, plus un grand frère qu'un ami d'ailleurs.
Il travaillait à la bibliothèque de droit de l'université comme bibliothécaire, se fichait pas mal d'avoir une carrière car son but était de devenir artiste. Il avait écrit un très beau poème sur le Népal intitulé Nepal Morn et peint sur papier les montagnes de !'Himalaya avec un étonnant soleil rouge les surplombant. Je trouvai qu'il avait beaucoup de talent. Il m'invitait constamment dans son studio de S Street et nous discutions sans arrêt d'art, de littérature, du Népal. Il était bon cuisinier et me préparait des plats délicieux (je me souviens en particulier d'un succulent poulet à la crème et aux champignons).
Ken me disait toujours: «Tu aurais dû venir aux Etats-Unis à la fin des années 60. Tu aurais vu l'ambiance qu'il y avait à cette époque!» Lui-même l'avait vécue. Il avait acheté une grosse moto, grâce à une bourse universitaire, prenait du LSD tout le temps (on ne disait d'ailleurs pas LSD aux Etats-Unis, mais acid), assistait avec son ami Mike Hoffmann, que je rencontrai plus tard, à tous les grands concerts de rock. Bref, c'était Easy Rider. Ken épousa quelques années plus tard une jeune femme absolument adorable et ravissante, Annie, qui faisait de remarquables bijoux. C’était plus en fait des sculptures miniatures que des bijoux. Elle avait en particulier fait un Jackson Pollock avec une représentation du peintre accroupi sur sa toile, et des petits pots de peinture miniature tout autour. C'était assez remarquable. Je revis Ken plusieurs fois après mon départ des Etats-Unis, en 1977, en 1980 et en 1986.
Naturellement, je ne passais pas tout mon temps avec Ken. D'abord, j'avais mon travail à la bibliothèque, 4 heures tous les matins, puis j'assistais aux cours dans l'après-midi. Je prenais mes études très au sérieux et j'étais particulièrement apprécié dans le département d'anthropologie. J'avais présenté un papier sur les tribus birmanes qui -chose rarissime- avait été lu en pleine classe par mon professeur, Joseph Burckardt. On aimait énormément l'esprit français dans les départements d'anthropologie -surtout à cause de Claude Lévi-Strauss. on m'obtint dès la deuxième année une bourse, je fus invité dans des séminaires à Harper's Ferry, en Virginie, et à Toronto, au Canada. Je m'abonnais à la revue de l'American Anthropological Association. J'achetai une foule de livres sur l'anthropologie que j'ai tout perdu. Le seul que je regrette vraiment est le livre de Karl Wittfogel, Oriental Despotism («Le despotisme oriental») dont je parle dans mon livre Les Grandes inventions à l'article sur les travaux hydrauliques. C'est un livre que je trouvais véritablement génial. J'appris aussi à faire des recherches en bibliothèque, en particulier à la bibliothèque du Congrès, la plus grande du monde, à rédiger des bibliographies, des appareils de notes, des index. Tout cela me servit énormément lorsque je mis à écrire mes propres livres qui sont extrêmement documentés. Mon but était alors -et est toujours de devenir professeur d'université.
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L'Iranien avec qui je vivais était un type assez désagréable et je décidai rapidement de déménager à nouveau. Je trouvai un appartement beaucoup plus agréable, dans une très belle rue bordée d'arbres. C'était un deux-pièces, situé non loin de l'université -qui se trouve à la périphérie de Washington- et j'avais un waterbed (un «matelas d'eau»). Mais je devais partager là encore cet appartement avec un co-locataire.
Je voyais de temps à autre Richard. Il avait quitté Gabrielle - il était d'une instabilité émotionnelle totale- et s'était remarié avec sa quatrième femme. Mais je me rendis compte qu'il était devenu assez indifférent à mon égard et, à partir de 1972, je cessai complètement de le voir. Je ne l'ai jamais revu par la suite. De toute façon, j'avais ma propre vie.
En juillet 1972, je venais d'avoir 18 ans, et je décidai d'entreprendre mon périple en Amérique du Sud. Mon père me payait à l'époque tous mes frais et j'avais pu garder l'argent que j'avais gagné en travaillant à la bibliothèque de l'université. Je partis sur un avion de la Braniff Airlines à destination de Lima, au Pérou, avec retour par Rio de Janeiro.
Je comptais descendre toute l'Amérique du Sud -Pérou, Bolivie, Chili-, puis remonter par l'Argentine vers le Brésil. A l'époque, je parlais couramment l'espagnol.
Lima était un peu comme Bombay, ceinturée de bidonvilles, mais a une bien moindre échelle que la ville indienne. J'allais voir le musée de l'or et la grande place centrale, de style colonial. Puis je descendis en bus vers Arequipa, d'où je remontai en train vers Cuzco et le Macchu Picchu. Je partis ensuite en Bolivie. La Bolivie était alors sous régime quasi fasciste et, à La Paz, je me liais d'amitié avec des gens qui m'expliquèrent que l'université venait d'être bombardée par l'armée.
Je descendis ensuite sur Cochabamba, une ville du centre de la Bolivie. Là, je rencontrai une bande de jeunes étudiants de mon âge qui m'adoptèrent immédiatement. Ils m'invitèrent à une soirée dansante, puis m'emmenèrent dans un grand lac situé à proximité. Là, il y avait une gigantesque kermesse avec un bon millier de stands multicolores. Les Indiens étaient descendus de toutes les montagnes alentour. Je crois que c'était la fête de la Vierge Marie. Nous nous saoulâmes à la chicha, une boisson alcoolisée à base de maïs fermenté, et nous nous baladâmes en canot sur le lac. J'étais complètement ivre et ils durent quasiment me porter jusqu'au bus pour Sucre, la capitale de la Bolivie. Le voyage dura vingt-quatre heures et me frappa particulièrement. La Bolivie est un pays absolument sauvage et magnifique, le plus beau de tous ceux que je vis en Amérique du Sud. Je restai quelques jours à Sucre, puis prit le train pour Antofagasta, une ville du nord du Chili.
C'est dans le train que je rencontrai Ricardo, un jeune homme extrêmement fin et sympathique. Ses parents travaillaient pour l'ONU et je crois que lui-même avait un passeport diplomatique. Il en profitait pour faire passer du matériel de propagande d'extrême-gauche du Chili (qui était alors sous le régime de Salvador Allende) en Bolivie. Je me souviens que le train s'immobilisa dans le grand désert de sel gui se trouve juste avant la cordillère des Andes et que nous nous éloignâmes de 500 m. dans le désert pour profiter du site -totalement extraordinaire- et du silence.
A Antofagasta, nous logeâmes dans un bordel. Puis nous descendîmes en bus jusqu'à Santiago du Chili. Ricardo me fit changer mes dollars au marché noir -j'avais une véritable fortune en poche, mais ne savais comment dépenser mon argent. Il m'installa ensuite dans un petit hôtel très confortable et vint me chercher tous les soirs pour aller dans les peñas, ces petits cabarets où l'on écoutait des chants révolutionnaires. Il y avait une ambiance assez extraordinaire à Santiago, à cette époque. Ce n'était pas mai 68, mais presque. Tout le monde militait. J'allais à Valparaiso, puis prit un avion pour Mendoza, une ville de l'ouest de l'Argentine, d'où je montai dans un train à destination de Buenos Aires.
Dans mon compartiment, il y avait une jolie jeune femme, Rosa. Elle faisait exactement la même chose que Ricardo, mais entre l'Argentine et le Chili. Elle m'invita à habiter chez elle dans son deux-pièces, au centre de Buenos Aires, où elle vivait avec son ami Pepe. Je restai une semaine à Buenos Aires, qui est véritablement le Paris de l'hémisphère sud. Il y a plein de cinémas et de théâtres. J'allais voir une pièce de Witold Gombrowicz, qui avait longtemps vécu à Buenos Aires, Yvonne, Princesse de Bourgogne. Ils m'emmenèrent à la Boca, le port de Buenos Aires, où j'écoutai des tangos; ils me présentèrent leurs amis intellectuels, tous très intelligents, gentils et fins. J'allais dans de petits restaurants manger de délicieux steack-frites (la viande argentine est la meilleure au monde).
Aujourd'hui encore, il m'arrive souvent de songer : Que sont devenus mes amis Ricardo, Rosa et Pepe? Ils militaient dans des organisations d'extrême-gauche. Ont-ils été arrêtés, torturés? Sont-ils aujourd'hui des disparus? Je ne peux y penser sans colère.
Je m'envolai ensuite pour Rio de Janeiro où je restai une semaine. Je n'avais presque plus d'argent et tout passait dans la chambre d'hôtel. Je devais me contenter d'un plat de feijoada (riz et haricots) par jour. A Rio, le ciel était plombé (c'était l'hiver austral) et on ne pouvait même pas se baigner à Copacabana. Rio est une belle ville, le site est extraordinaire, mais on en a fait le tour en trois jours. Ce qui me frappa le plus, c'est que la société était extraordinairement métissée; il y avait des noirs, des blancs, des indiens, des métis et, manifestement, aucun problème racial. Ça changeait des Etats-Unis.
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A mon retour, en août 1972, j'eus un choc. J'appelais mon co- locataire pour qu'il vienne me chercher en voiture à l'aéroport et il m'annonça que je devais déménager tout de suite parce qu'il avait rencontré une femme et voulait vivre avec elle.
Richard m'hébergea quelque temps dans sa maison de Glen Echo, en banlieue de Washington, mais me fit clairement comprendre que je ne pouvais pas rester là. C'est alors que je rencontrais Diana.
Diana était une belle rousse de 28 ans avec un très joli corps. Elle était secrétaire à l'American University. Je l'avais rencontré peu de temps auparavant et elle m'avait expliqué qu'elle avait d'horribles problèmes parce qu'elle venait de divorcer de son premier mari, un chanteur de rock n'roll. Elle était complètement perturbée. J'avais pris pitié d'elle et m'était lancé dans de grandes explications, assez confuses, sur la psychanalyse et la nécessité pour elle de se faire soigner par un psychiatre. Un jour que je faisais du stop sur Massachusetts Avenue, la grande avenue qui borde l'American University, elle me prit à bord de sa camionnette. Je lui expliquais ma situation, lui dit que je n'avais plus d'appartement, ne pouvais plus rester chez mon beau-père et elle me proposa alors de loger avec elle chez sa mère.
Diana fut ma première maîtresse. J'avais eu, auparavant, deux fois l'occasion de faire l'amour avec des filles, une fois à Washington, une autre fois au Pérou, mais je ne savais absolument pas comment m'y prendre et n'avais pas saisi ma chance. Il est clair qu'il fallait que je sois séduit et c'est ce que fit Diana. Le premier soir, je lui fis l'amour très maladroitement, mais le second je sus comment m'y prendre.
Évidemment, je tombai fou amoureux d'elle.
Diana me proposa alors de partager un appartement avec elle. Nous trouvâmes un deux-pièces minable juste en lisière du ghetto -c'était un quartier très dangereux. Je me souviens avoir vu une fois des rats courir dans l'appartement. Je croyais que j'allais vivre avec Diana, c'est-à-dire coucher avec elle tous les soirs, mais elle m'installa un matelas dans une pièce et me dit qu'elle me considérait juste comme son co-locataire.
Diana était complètement alcoolique. Elle entrait dans des états de crise épouvantables. Une fois, elle me lança une paire de ciseaux au visage. J'étais peut-être amoureux, mais je n'étais pas complètement masochiste et je la giflais violemment. C'était de la folie pure et, évidemment, ça ne pouvait pas durer très longtemps. J'avais d'autres amis, que j'avais connu avant Ken, Kuldeep et Esther Ohbi, qui habitaient juste à côté. Ils virent que j'étais désespéré, essayèrent de sermonner Diana, mais rien n'y fit. Elle était complètement folle. Puis, j'allais voir Ken, lui expliquait la situation. Il me tendit simplement un joint de marijuana en souriant et me dit : «Tiens, prend ça. Ca te calmera». Mais il s'arrangea pour que je puisse déménager dans un appartement qui appartenait à un de ses amis avocat. En tout, je restai deux mois avec Diana.
Une nuit, en 1987, je reçus un coup de téléphone. C'était Diana qui m'appelait, complètement ivre. J'étais ahuri qu'elle se souvienne de mon nom. Je lui dis : «Comment as-tu fait pour me retrouver?». Elle me dit: «Je savais que tôt ou tard tu reviendrais à Paris». Je compris que si Diana m'appelait dans cet état, c'est qu'elle était à nouveau en plein divorce.
Effectivement, elle ne cessa de parler de son mari, «cet horrible type». Elle était évidemment retournée chez sa mère. Puis elle me dit: «Pourquoi ne reviens-tu pas aux Etats-Unis vivre chez nous?». Je lui répondis : «Diana, ça fait quinze ans. Il est quatre heures du matin à Paris, laisse-moi dormir.» Je raccrochai et n'entendit plus jamais parler d'elle.
C'est à peu près à cette époque que mon père m'écrivit pour me dire qu'il ne pouvait plus me payer mes études, parce qu'il avait de gros problèmes d'argent -il est vrai que ma scolarité lui coûtait très cher. Moi, je voulais absolument rester aux Etats-Unis pour poursuivre mes études et à cause de Ken. Ken me dit alors : «Il faut que tu prennes ta vie entre tes mains». Je répondis immédiatement à mon père pour lui dire que je voulais rester aux Etats-Unis, qu'il n'avait qu'à me payer mes frais de scolarité et que je m'occuperai de tout le reste - nourriture, logement, etc. En fait, j’appris quelques semaines plus tard que l’Université m’octroyait une bourse pour terminer mes études. Mon père n’avait plus rien à payer. Je n’ai su que plus tard, grâce à ma sœur par alliance, Elisabeth Hériard, qu’il avait effectivement de gros problèmes d’argent.
Mais mon travail à la bibliothèque ne suffisait pas pour me faire vivre. Il fallait que je puisse travailler plus d'heures, et pour cela j'avais besoin d'une autorisation spéciale.
J'allais au Département d'État, rencontrai un fonctionnaire et lui dit que je ne cherchai absolument pas à m'installer aux Etats-Unis, seulement à poursuivre mes études. Il me donna l'autorisation immédiatement. J'allai ensuite à l'université où je consultai le panneau sur lequel étaient affichées les offres d'emploi pour étudiants Je choisis le travail le mieux payé et avec les meilleurs horaires. C'était un boulot de nettoyeur de bureau pour l'American Home Economics Association, près de Dupont Circle, l'une des places principales de Washington.
Entre-temps j'avais retrouvé un logement sur Massachusetts Avenue avec un nouveau co-locataire -assez désagréable lui aussi.
C'est aussi à cette époque que je me mis à fumer régulièrement de la marijuana. Dans les années 70, tout le monde fumait de l'herbe aux Etats-Unis. Ce qui était rare, c'était de trouver des gens qui n'en fumaient pas. Je n'ai rien contre la marijuana et les drogues douces en général mais, moi, ça me rend complètement paranoïaque. Je me suis drogué -avec des drogues douces- de 1972 à 1976, après quoi j'ai complètement arrêté.
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Ken était un romantique éperdu. En juin 1973, il tomba follement amoureux d'une fille qui travaillait chez un fleuriste. Elle avait pour collègue une grande et belle rousse aux yeux pétillants, Alison Hope, qui avait 23 ans et qui habitait dans un studio sur la 17e rue, dans un quartier que l'on avait baptisé The Ivory Coast, «la Côte d'Ivoire», parce qu'il était situé juste en lisière du ghetto.
Mon anniversaire tombait le 27 juin et nous décidâmes de le fêter tous les quatre chez Alison. Le soir-même, je couchais avec elle. C'était une fille très gentille et dynamique, je l'appelais «mon petit écureuil». Son seul défaut -mais elle n'y pouvait rien- c'est qu'elle avait été élevée par les Christian Scientists, une secte qui pense que tout ce qui vous arrive dans la vie, même la maladie, est de votre faute. Je schématise bien sûr, mais c'est à peu près ça. Je n'étais pas à proprement parler amoureux d'Alison, mais je la trouvais très agréable et gentille et nous décidâmes de vivre ensemble. Hormis le bref épisode de Diana, c'est la seule femme avec qui je vécus de ma vie.
Je m'installais dans son studio, mais bientôt nous déménageâmes dans un grand deux-pièces plus confortable, situé dans le même immeuble. Il n'y avait que des noirs dans l'immeuble, nous étions les seuls blancs, mais nous n'eûmes jamais le moindre problème. Il fallait toutefois faire attention dans la rue.
Entre-temps, Ken avait rompu avec la fleuriste et il avait décidé, pour je ne sais plus quelle raison, d'aller vivre à Atlanta, en Géorgie.
C'était aussi l'époque du Watergate. J'étais ravi qu'on abatte enfin Nixon, après ce qu'il avait fait au Vietnam, au Cambodge, au Chili et ailleurs. J'aurais voulu qu'on fasse de même avec Kissinger, que je considère comme une ordure finie. J'étais ravi de pouvoir montrer son vrai visage dans Les Apprentis sorciers où je dis qu'il fut le premier théoricien de la guerre nucléaire limitée, gui est une véritable monstruosité à mes yeux -et aux yeux de tous les stratèges sérieux. Tous les jours, j'achetai le Washington Post et je lisais les articles de Woodward et Bernstein. Je suivais quotidiennement l'évolution des événements. J'allais dans les bars qui retransmettaient en direct les débats télévisés et à chaque fois que John Dean, le jeune avocat qui accusait Nixon d'avoir menti, apparaissait, tout le monde applaudissait. Nixon démissionna deux mois après mon départ des Etats-Unis.
Alison me trouvait un peu trop casanier et, il est vrai, qu'hormis mon voyage en Amérique du Sud, je n'avais pas bougé de Washington. Elle me dit: «Pourquoi ne fais-tu pas comme tout le monde et ne te balades-tu pas en stop à travers les Etats-Unis?». Effectivement, à l'époque, tout le monde faisait du stop ; ça ne posait aucun problème. De plus, les gens vous prenaient souvent sur de longues distances, parce qu'ils cherchaient un peu de compagnie et on pouvait facilement aller très loin.
La seule question que je me pose aujourd'hui, c'est comment ai-je pu concilier mes études, mon travail à l'AHEA et tous les voyages en stop que je fis, entre 1973 et 1974? J'allai au moins quatre fois voir Ken à Atlanta, qui est tout de même à environ 1,000 km de Washington. Je fis un périple de deux semaines dans le nord des Etats-Unis -Vermont, Massachusetts, Connecticut, New York. Un autre de trois semaines jusqu'à Key West, en Floride. Je n'avais pas beaucoup d'argent, mais ça ne faisait rien: j'avais un sac à dos, un sac de couchage, je dormais sur le bas-côté des routes et mangeais des hamburgers. C'était vraiment une expérience extraordinaire. On rencontrait une foule de gens, tous plus curieux les uns que les autres. J'ai un souvenir assez exalté de cette période qui fut l'une des plus heureuses de ma vie. J'étais vraiment devenu un Américain, je n'avais même plus la moindre trace d'accent français...
Alison, entre-temps, s'était mis en tête de m'épouser. Je refusai. Elle rompit alors immédiatement avec moi et me dit de déménager. Je trouvais une chambre dans une maison, située au cœur de Washington, qui avait appartenu au grand écrivain américain John Dos Passos. Je suivais toujours mes cours et travaillait à l'AHEA, mais tous ces voyages en stop, cette expérience de l'Amérique profonde m'avaient pas mal changé je me sentais comme libéré des contraintes rigides de l'université et du travail. Je compris que ça ne servait à rien de faire des études plus poussées parce que ça deviendrait trop rapidement un carcan. Rubye Monet, très perspicace, a dû le comprendre parce qu'elle m'offrit un jour, quelques années plus tard, un badge sur lequel est écrit: «Another brilliant mind ruined by higher education» («Encore un esprit brillant bousillé par des études supérieures»). Je trouve en effet qu'il s'applique assez bien à mon cas. J'ai toujours ce badge, épinglé sur le montant de l'une de mes bibliothèques.
J'avais décidé de retourner à Paris. Je n'avais pas tellement le choix d'ailleurs car, hormis un mariage avec Alison qui m'aurait donné la nationalité américaine, je ne pouvais plus rester aux Etats-Unis. Mon visa venait à expiration. De plus, j'avais mon service militaire à faire. Enfin, et surtout, il y avait ma mère. Apparemment, Richard avait lui aussi des problèmes d'argent et ne lui envoyait plus qu'épisodiquement sa pension alimentaire.
Il me restait un dernier mois à rester aux Etats-Unis, entre mai et juin 1974 et ce fut une espèce d'apothéose. Ken était venu passer nous voir et nous nous trouvions chez un ami qui nous proposa de prendre de l'acid. Je ne savais évidemment pas que c'était du LSD, sinon je n'en aurai pas pris. Ken, lui, me disait toujours qu'il prenait tout le temps de l'acid dans les années 60. Je décidai donc d'essayer. Nous nous trouvions sur le Mall, la grande esplanade qui fait face au Congrès, quand je ressentis les premiers symptômes du LSD. J'eus une hallucination visuelle très forte : j'avais d'immenses jambes en caoutchouc et je me dressai à 200 m au-dessus de Ken tout petit.
Puis, sur un coup de tête, je décidai de m'aventurer seul, complètement drogué, en pleine ville. J'atterris à Dupont Circle et là je m'assis contre un arbre. Tout d'un coup j'eus l'impression que les immeubles me menaçaient, que des ondes maléfiques en émanaient. Je faisais, ce que les Américains appellent, un bad trip. J'étais terriblement angoissé quand je vis arriver vers moi une belle femme, sculpturale, avec une robe indienne rouge couverte de petits miroirs. Je l'avais rencontré dans une soirée quelque temps auparavant. Elle me reconnut et s'approcha de moi. Je lui expliquai ce qui se passait. Elle me prit par les épaules et m'emmena chez elle, juste à côté, où elle me soigna. Elle fut ma maîtresse jusqu'à mon départ pour Paris et c'est avec elle que je fis ce voyage en stop jusqu'à Key West.
A mon départ pour Paris, Ken et moi nous embrassâmes. Il me demanda pourquoi je ne restais pas aux Etats-Unis. Je lui répondis que je voulais «me battre sur mon territoire».
Des années après, j’appris la mort de Ken, qui fut mon véritable mentor aux Etats-Unis, d’une pneumonie. Pour moi, la mort de ce très cher ami marqua la fin d’un moment heureux de ma vie.
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