Postface
Ce récit a été écrit en décembre 1999 au passage à l’an 2000. A partir de cette date, je me suis retrouvé à court de fonds et mon frère et ma belle-sœur ont jugé que la meilleure solution pour moi serait de sous-louer mon grand deux pièces et de m’installer dans une studette de 12 m2 à Nanterre.
Financièrement, ma situation était très précaire : je ne touchais que 600 euros par mois de loyer (tandis que je n’ai jamais touché les 600 euros dévolus aux adultes handicapés, l’AH par la MDPH, la Maison départementale pour personnes handicapées). J’ai vite compris qu’il était quasiment impossible de vivre avec une telle somme : je ne me nourrissais que de corn-flakes et de lait, tout en fumant beaucoup (les cigarettes n’avaient pas atteint les prix actuels). Je me suis décidé alors à vendre mon appartement car les prix de l’immobilier à Paris commençaient à s’envoler. La vente s’est passée vite et bien. L’appartement s’est vendu en deux jours et j’ai pu mettre 100.000 euros sur mon compte, régler d’un seul coup toutes mes traites et m’installer dans un studio de 17 m2 , nettement plus confortable et en plein centre-ville.
Il faut signaler que la MDPH avait refusé de me donner l’AH, à laquelle j’avais pourtant droit, au vu de ma grave maladie psychique, prétextant que je travaillais toujours. Leur définition du « travail » étant le fait de toucher la somme misérable de 200-300 euros de droits d’auteur par an. Mais comme la MDPH dépend de la Caisse d’Allocation Familiale (la CAF), un organisme extrêmement puissant, il est quasiment impossible – voire même inutile – de contester. Si j’avais pu avoir les 600 euros de l’AH, plus les 600 de ma sous-location, j’aurais été tranquille.
A Nanterre, deux gros dossiers m’attendaient. Il fallait absolument que j’atteigne les 43 années de carrière pour obtenir une retraite à taux plein, alors que je ne travaillais
plus. J’ai donc contacté l’AGESSA (la Caisse de retraite des Artistes-Auteurs) dont je dépends depuis 1988 ; je leur ai expliqué ma situation médicale tout en leur demandant si, malgré tout, ils consentaient à me laisser affilié. Ils ont accepté, mais, pour être en règle avec la CNAV (la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse), ils ont systématiquement déclaré que je touchais environ 8 000 euros de gains dans l’année (le strict minimum pour pouvoir continuer à cotiser) et ils m’ont facturé une somme assez faible pour chaque cotisation annuelle, et cela jusqu’à la fin de ma carrière en 2016.
Il faut noter ici un fait assez amusant. Mon dernier docteur, le Dr Triantafillou, qui est grec et qui a un fort tempérament, apprenant en 2012 que j’avais dépensé tout l’argent de mon appartement et que je n’avais jamais touché l’AH, s’est emparé de son téléphone, a appelé l’assistante sociale et lui a dit : « Veillez à ce que Monsieur Rival obtienne la pension d’invalidité. » Or, cette fameuse pension n’est donnée qu’en cas « d’accident du travail », comme il peut se produire en usine. Mais on peut considérer cette pension de manière plus extensive et mon docteur l’a certainement fait.
Comme je suis écrivain et sérieusement malade sur le plan neuronal, on peut parfaitement dire que ma maladie m’empêche de travailler ; dire en quelque sorte que c’est un accident du travail « intellectuel ». Après discussion avec une femme, spécialiste en matière d’accident du travail, ; elle m’a accordé la pension et j’ai atteint la retraite en 2016 avec 44 années de carrière !
Sur le plan psychologique, j’étais en état de choc. Je me retrouvais dans une ville inconnue, sans aucun repère, avec une vieille ordonnance qui n’était plus valable. Je me précipitais dans la première pharmacie venue et, là, on m’orienta vers le Centre Médico-psychologique (CMP) de Nanterre-Ville.
En arrivant dans un état lamentable, la secrétaire me demanda ce que je voulais. Je lui répondis : « Je suis un écrivain et je suis ruiné ».
Elle appela immédiatement le psychiatre présent, le Dr Louis, à qui j’expliquai ma situation. Il renouvela mon ordonnance avec instruction de revenir le voir toutes les semaines. C’était un homme visiblement expérimenté. C’est lui qui, en obtenant mon dossier médical, parla des « merveilleuses notes du Dr Janneau ». Le fait le plus frappant fut le jour où il devait quitter son service : il mit sa main sur mon épaule et parla, en souriant, de ma « profonde blessure ». Je pense qu’il faisait référence à mes liens étroits avec ma mère et à ma compassion pour les profondes blessures qu’elle avait subi dans son enfance et sa jeunesse.
Ma mère, il faut le dire maintenant, est morte en août 2003, dans une excellente maison de retraite que mon frère avait trouvée pour elle. Mais elle ne supportait pas cette vie végétative – elle qui était la vie même, adorant le Jazz, la danse, nos après-midi aux Puces de Montreuil, nos séjours dans un coin isolé de Grèce… Elle restait toute la journée dans sa grande chambre, ne mangeait plus rien, à part quelquefois de la soupe.
Je n’ai pas pu assister aux derniers instants de ma mère. Il m’a manqué quinze jours. Je me répétais souvent cela : « Il m’a manqué quinze jours. » Mais il y a eu trois belles cérémonies pour elle. Mon frère Pierre a préparé un buffet chez lui avec tous nos amis.
Puis, lors de l’incinération au crématorium du Père Lachaise, Pierre a prononcé un bel éloge funèbre et il a fait jouer plusieurs chansons de Billie Holliday (la chanteuse de blues et l’idole absolue de ma mère). Enfin, il y a eu la dispersion des cendres au « Jardin des Souvenirs » du Père Lachaise avec tous ses amis, son docteur et trois de ses infirmières. Leur présence m’a énormément réconforté car, même si je n’avais pas pu être là, elle était morte entourée d’amour et d’affection. Et, si Dieu le veut, nous nous reverrons.
Sur le plan psychique – à savoir sur la question du traitement de ma psychose maniaco-dépressive – j’ai bénéficié des excellentes structures médicales de Nanterre.
Le CMP Nanterre-Ville, où le Dr Louis m’a vite orienté vers deux pôles d’activité : le CATTP et l’Hôpital de Jour ; sans parler de l’Hôpital de Nanterre avec trois niveaux pour la psychiatrie. Le CATTP organisait des activités quotidiennes, dont des sorties dans des musées, des expositions, des théâtres ; ainsi que des journées à la mer en été (Deauville, Trouville, Cabourg, Honfleur sont à moins de trois heures de Nanterre) ; après quoi, la structure a été démantelée par manque de financement et le Dr Triantafillou m’a intégré dans l’autre structure, l’Hôpital de Jour, avec des séances quotidiennes de jeux semi-intellectuels (sudoku, origamis, mots fléchés, etc.) suivies d’un déjeuner pris en commun.
Je voudrais à présent m’étendre sur des questions bien plus vitales pour moi, à savoir ces fameuses voix que j’ai complètement cessé d’entendre à Nanterre ; ce qui a été un immense soulagement…
On ne peut toutefois laisser sans en parler de ces phénomènes hallucinatoires ; car même si les voix sont irréelles (comme le jugent la plupart des psychiatres), elles sont parfois ancrées dans une étrange réalité.
Si je reviens à mon point de départ, lorsqu’une voix d’homme m’a, en quelque sorte, contraint à trouver le nom du plus grand écrivain polonais et que j’ai « intuitivement découvert » (comme dans un rituel vaudou) qu’il s’agissait d’Adam Mickiewicz, dont je ne savais auparavant rien. Pourquoi cet écrivain, dont les écrits et les poèmes sont assez fades ? Pourquoi pas plutôt Czeslaw Milosz, Joseph Conrad (qui, il est vrai, écrivait en anglais) ou Witold Gombrowicz; tous trois, eux aussi, grands écrivains polonais ?
Et pourquoi cette présence de Dieu à certaines étapes de ma vie, alors que je ne suis pas croyant, que je me considère seulement comme un simple historien des sciences et des techniques, que je n’ai pas la plus petite idée de mon influence, puisque je n’ai pas reçu la moindre revue de presse concernant mon travail ?
Pourquoi ai-je été mis en présence de Dieu (dans un rêve bien réel en 1983) pour m’entendre dire de ne pas fumer devant lui, sans qu’il me dise quoi que ce soit d’autre – en tous cas, rien que j’aie pu entendre ?
Et pourquoi, mais j’ai totalement oublié de le dire dans mon récit de 1999, est-il à nouveau intervenu dans ma vie, alors que je terminais mon triptyque « Les Apprentis sorciers » avec la biographie d’Edward Teller, l’inventeur de la Bombe H ? Pourquoi l’ai-je clairement entendu me dire :
« Ma colère contre Teller est terrible ! Mais Teller n’ira pas en Enfer. »
Et là, j’ai immédiatement compris le sens de ses paroles : Teller avait été victime d’un très grave accident, dans les années 20, à Munich. Il avait eu un pied sectionné par la roue d’un tramway et il avait été handicapé à vie à cause de cela. Certains handicapés (et je pense à Teller) développent une aversion mortifère envers l’Humanité tout entière et l’obsession de Teller à construire, au mépris de tout sentiment humain, la Bombe H, vient peut-être de là. Je pense que c’est cela que Dieu voulait me communiquer.
Quoi qu’il en soit, du réel ou de l’irréel, je pense en fait que je suis une personne prédisposée, dès le plus jeune âge, à subir des phénomènes hallucinatoires. Certains schizophrènes ont la même prédisposition que moi. Ils entendent des voix et ils ont des visions. La différence c’est que les voix leur demandent seulement d’aller brûler un cierge à l’Église ; tandis que les miennes, du fait du travail très particulier que j’ai choisi de faire, dès 1992, ne me parlent que de la Bombe et de la prolifération. Quand j’ai dit cela à mon ami Richard Rhodes, auteur de la somme absolue sur le Projet Manhattan, dont j’ai parlé plus haut. Il m’a immédiatement répondu : « Évidemment ! Quel évènement est plus important dans l’Histoire de l’Humanité ?! » Et il a mis en exergue de son livre ces paroles capitales de Stanislas Ulam, proche collaborateur de Teller : « Il est surprenant de voir comment un simple gribouillis sur un tableau noir ou sur une feuille de papier peut brutalement modifier le cours de l’existence humaine. »
C’est non seulement surprenant, mais c’est vrai, et cela montre que le cours de l’Humanité, de notre Humanité, ne tient qu’à un fil, de plus en plus ténu.
La guerre en Ukraine le prouve.
Nanterre, octobre 2022
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